top of page

ENTRETIEN avec Louise Hémon pour son nouveau film L'ENGLOUTIE

  • Jérémie Prigent
  • 20 déc. 2025
  • 9 min de lecture

En novembre 2025, notre rédacteur Jérémie Prigent a eu la chance de découvrir en avant-première L'Engloutie, le premier long métrage de fiction de Louise Hémon. 


Le film se déroule en 1899. Par une nuit de tempête, Aimée, une jeune institutrice républicaine, arrive dans un hameau enneigé aux confins des Hautes-Alpes. Malgré la méfiance des habitants, elle se montre bien décidée à éclairer de ses lumières leurs croyances obscures. 


Louise Hémon nous a fait l’immense honneur d’accepter de nous rencontrer pour une interview. 



Jérémie : Bonjour Louise Hémon, au nom de toute l’équipe du Dernier Mot De Trop, je tiens à vous dire que nous sommes ravis et honorés de cet entretien. A titre personnel, j’ai trouvé votre film magnifique, il est dans mon top 10 de l’année. Et bravo pour votre prix André Bazin !


Louise : J’étais très heureuse de recevoir le prix André Bazin des Cahiers du Cinéma. On s’expose quand on réalise un film, c’est très étrange de se retrouver en concurrence avec d’autres réalisatrices et réalisateurs. En plus, j’aime beaucoup la figure tutélaire d’André Bazin, qui est un intellectuel que j’aime beaucoup. Le fait de le recevoir juste avant la sortie du film, c’est rassurant, on espère que ça va créer de la lumière sur L'Engloutie, car on n’a pas les mêmes moyens de communication que les très gros films. J’étais très heureuse et le jury a dit des choses très belles, donc c’était un très bon moment. 


Jérémie : Vous avez gagné également le prix Jean Vigo, il y a eu beaucoup de sélections en festival, le film sort dans 10 jours, comment vous vous sentez ?


Louise : Le plus dur c’était de faire le film. Réussir à le financer, à l’écrire, à le tourner, c’était une très grosse aventure, le montage aussi car tout recommence à zéro, il faut tout reconstruire. J’ai beaucoup accompagné le film en festival, j’ai fait plus d'une cinquantaine d’avant-premières. J’ai rencontré le public à travers le pays, c’est très intéressant pour moi de parler avec les spectateurs, de comprendre ce qu’ils ressentent. La sortie est imminente, et c’est presque un soulagement. Là on est dans un entre-deux, entre la première à Cannes et là il est dans les limbes. Il est vu, mais là j’ai besoin qu’il m’échappe, qu’il vive sa vie. Ça va être amusant à observer ! Mais j’ai l’impression que le plus gros de mon effort était à faire avant. 


Jérémie : Revenons à la genèse du film. L'Engloutie puise dans votre histoire familiale, notamment l’expérience de votre arrière-grande-tante. Qu’est ce qui vous a donné envie de raconter ce moment précis, et comment l’avez vous transformé, adapté pour le cinéma ?


Louise : Tout part d’un écrit anthropologique de mon arrière-grande-tante, qui était instit en montagne, et de mon grand-père, qui écrivait des nouvelles qui flirtent avec le fantastique, avec sa vision de la montagne, impressionnante, qui suggère le mythe de par sa grandeur, son côté effrayant, mystérieux, ses terres très hautes où ne vivent aucun être humain. L’imaginaire est très développé, on a beaucoup de légendes et tout ça m’a inspiré. J’avais une base d’images, d’idées, de sons, c’était une évidence pour ce film, depuis l’adolescence même, de réaliser un western féminin. Nous aussi on a nos grands espaces, nos pionniers, et on a une femme étrangère qui arrive dans une communauté fermée où elle va devoir s’imposer. Ce moment de l’histoire, des débuts de l’école publique, c’est une histoire de pionnières ! Avec le rapport aux éléments, à la neige, au froid, comment tout ça va se passer, l’histoire était déjà toute prête : c’est une créature cartésienne rationnelle qu’on met dans un bain d’irrationnel, car les montagnards sont plus portés sur une mystique ou des explications quasiment animistes de la nature. Voilà l'expérience qu’on voulait raconter avec ma co-scénariste Anaïs Tellenne. 


Jérémie : Anaïs Tellenne, réalisatrice de L'Homme d'argile, que j’ai également adoré.  


Louise : Vous avez du goût. 


Jérémie : Merci. Vous venez du documentaire et du théâtre. En quoi ces expériences ont-elles influencé la mise en scène de L'Engloutie ? 


Louise : Le documentaire, c’est le rapport au réel, à la rencontre, l’envie de filmer des montagnards et non pas de prendre des acteurs et les faire singer. La majorité des acteurs sont non professionnels, résultat d’un long casting sauvage mis en place par Marie Cantel, la directrice de casting, pour avoir les corps contemporains de la montagne, ce sont des éleveurs, des moniteurs de ski, une peau qui a pris ce soleil qui se reflète sur la neige et surtout des accents, un rapport à l’Occitan alpin, aller dans des clubs de patois pour trouver des locuteurs, c’était très important. 

Le théâtre, c’est le goût de l’acteur professionnel, de sa force d’incarnation, de sa force de proposition, comme des alliés. J’aime aussi la force d’abstraction de certains acteurs qui ont un bagage technique. 

J’avais envie donc de mélanger ces différents types d’acteurs pour qu’on soit dans un réalisme magique, je ne voulais pas juste arracher du naturalisme. 


Jérémie: Vous vouliez transfigurer le réel. 


Louise : Exactement. 


Jérémie : Ça fonctionne bien, notamment dans la séquence du nouvel an (1900) avec une célébration qui nous met en transe. 


Louise : Tant mieux, on a travaillé pour ça, pour que ce soit hypnotique et que ça parte dans la transe, grâce au travail d’Emile Sornin, le compositeur, avec cette idée de ronde, de spirale vers le nouveau siècle. 


Jérémie : Je reviens à la direction d’acteurs professionnels / non professionnels. Dans cette séquence du nouvel an, et dans le film de manière générale, avez-vous manié l’improvisation ou tout était archi cadré ?


Louise : Je donne les règles du jeu à chaque fois, par exemple pour cette séquence de danse, on avait un chorégraphe de rigodon (une danse traditionnelle). On avait tous répété deux week-ends, chacun avait son jeu de regard précis, chacun connaissait ses pas, la musique était à fond. J’aurais pu le faire sans musique. Pour avoir le vrai son des sabots sur la terre battue, les vrais sons des vêtements et tout ça, il faut le refaire en post prod, et c’est du temps. Mais j’ai préféré favoriser l’ambiance, pour qu’il y ait quelque chose de vibrant, et pour qu'eux-mêmes se laissent emporter par la folie de cette fête, et seule la musique permet ce lâcher prise. Ce n’était pas la musique du film, c’était une vraie musique traditionnelle, c’est juste que c’est le même tempo. Après, le compositeur a retravaillé une autre musique, qui était celle du film. Je voulais qu’il n’y ait pas de différence entre la musique de la fête et la musique du film, pour une histoire de cohérence et d’ambiance. Qu’on soit dans le conte, le western. Le compositeur s’est inspiré d’Ennio Morricone, c’est de la musique traditionnelle détournée. 

Et le fait de les faire danser sur une certaine musique, mais de glisser au montage une autre musique par dessus, fait qu’il y a un petit décalage à l’écran, c’est ça aussi qui crée la transe et la folie de la fête, ils ont une danse plus rythmée, avec une musique plus molle et du coup une étrangeté se crée. 


Jérémie : Merci pour cette explication, c’est une des séquences marquantes de l’année cinéma 2025. 


Louise : En fait c’est en cherchant le décalage, ce que vous avez dit avant : transfigurer le réel. Ce sont des astuces qu’ont tous les metteurs en scène pour un peu décaler. Parfois, décaler permet d’atteindre une étrangeté qu’on n’arrive pas à nommer et c’est là qu’il y a du mystère qui se crée. Manoel de Oliveira avait monté tout un film avec de la musique d’un grand compositeur, et une fois que tout était calé avec cette ambiance, ce rythme, ce tempo, il a retiré toute la musique pour voir l’effet produit. Et cela a créé un rythme qu’il n’aurait pas forcément imaginé s'il avait monté sans musique. J’aime ce genre de contrainte, de hasard, c’est libérateur. C’est quasiment impossible de tout imaginer nous-mêmes. 


Jérémie : Dans L'Engloutie, certains cadres et certaines compositions semblent créer un univers presque mythique et pictural, évoquant, à mes yeux, l’univers de Sergueï Paradjanov. Comment avez-vous travaillé cette stylisation poétique ?


Louise : J’adore effectivement Sayat Nova. Je pars toujours du réel. La montagne m’offre une étrangeté, peu de sources de lumières dans les intérieurs, des extérieurs éblouissants, un décor vertical qui est tout le temps dans le fond du cadre, le choix du 4/3 qui rend le huis clos en plein air étouffant. Et comme je viens du documentaire, je traque dans l’image ce qui peut la décaler, ce qui peut lui donner un aspect pictural, mythologique, je traque dans le réel les symboles. Je n’avais pas d’idée pré-établie de l’image que je voulais. Je suis partie de toutes ces envies, et en les travaillant, peu à peu, une esthétique a émergé et une réflexion sur la composition des plans s’est développée. Par exemple, c’était impensable pour moi de filmer caméra à l’épaule. Certains réalisateurs le font et le résultat est magnifique, mais pour ma part, dans mes documentaires, la caméra est toujours sur pied, j’ai besoin de réfléchir à l’emplacement de la caméra, où va être le point de vue, et j’essaie d’avoir le découpage le plus simple possible. Ça me permet d’essayer de comprendre la grammaire minimaliste que je m’impose. Le film est en plans fixes, en panoramiques, quelques travellings arrière. Ce qui est génial avec les jeux d'échelle, c’est que si on filme une montagne avec un personnage devant ils sont de la même taille. J’ai beaucoup favorisé également le travail du hors champs par le son, ces travaux de jeux d’échelle, j’ai quelques plans sophistiqués, mais le temps que je voulais mettre sur ce film, ce n’est pas pour des installations de machinerie, je voulais prendre du temps avec les acteurs, profiter des surprises que va nous proposer la nature. 


Jérémie : Justement, vous n’avez pas choisi la facilité pour un premier long de fiction. Comment s’est passé ce tournage en montagne ?


Louise : Nous étions bien entourés, on était en sécurité, et les maisons étaient chauffées, les acteurs étaient bichonnés. Dans le film, on ressent le froid, la peur. Mais nous, on riait, nous étions dans des paysages magnifiques. 


Jérémie : Anna Le Mouël, la chef décoratrice de Conann de Bertrand Mandico ou Les Reines du drame d’Alexis Langlois a fait un superbe travail. Comment l'avez-vous rencontrée ? 


Louise : La chef opératrice Marine Atlan nous a mises en contact. Anna m’a montré ses décors pour Saint-Omer et le Mandico, qui m’ont énormément plu. Pendant la préparation du film, elle m’a également présenté les décors des Reines du drame et du Ravissement d’Iris Kaltenbäck, que j’ai adoré. Anna aime l'expressionnisme, elle a également beaucoup d’humour, elle voue une passion, comme moi, aux objets bizarres, on s’est bien entendues. Dès qu’on trouvait un objet avec plein de pics, on se disait qu’il fallait le mettre dans un coin pour glisser du danger partout. Avec Marine Atlan, elles ont l’habitude de travailler ensemble, elles sont très complices sur les couleurs, la lumière, c’était bénéfique pour mon film. 


Jérémie : Venons-en à votre actrice principale ! Galatea Bellugi est impressionnante. 


Louise : Je ne l’avais pas encore vue dans Chien de la casse, mais dans L’Apparition de Xavier Giannoli. Elle joue une jeune femme pleine de ferveur qui a vu la Vierge. Cette foi qu’elle dégage dans le Giannoli, j’arrivais à la transposer en une missionnaire laïque qui a une foi républicaine, qui a un idéal vissé au corps. Le choix était assez rapide, c’est la première que j’ai vue en casting. Elle me rappelait Catherine Mouchet dans Thérèse d’Alain Cavalier, avec sa musicalité de voix. C’était un coup de cœur. De plus, elle a beaucoup aimé le scénario, pour le défi physique qu’il représentait, être avec une robe lourde dans la neige, dans la montagne, il y a une incarnation immédiate. Il faut faire attention de ne pas glisser ou de s’enfoncer dans la neige. 


Jérémie : Je sens que vous êtes cinéphile. A part Paradjanov, quelles sont les autres références pour L'Engloutie ?


Louise : Une Palme d’Or oubliée de Ermanno Olmi : L’Arbre aux sabots, une vision d’un monde rural italien. On a tiré beaucoup de références de ce film avec la cheffe costumière Joana Rossi. 

J’ai puisé aussi dans un western des années 50, dans la neige des Appalaches : La Chevauchée des bannis d’André de Toth. Le côté western au ralenti m’a beaucoup plu. Les courses poursuites sont au ralenti, les chevaux s’enfoncent dans la neige, les cow-boys ont les doigts gelés, ils n’arrivent pas à tirer sur la gâchette. J’ai hâte de le présenter le 31 janvier à la Cinémathèque, dans le cadre d’une rétrospective sur ce réalisateur.

Je dirais aussi La dernière piste de Kelly Reichardt, un récit à l’os, avec une ennemi invisible, le danger peut surgir à tout moment, ça met une incroyable tension, alors qu’il ne se passe quasiment rien. 

Et Jour de colère de Carl Theodor Dreyer, dans la simplicité des cadres, dans le rapport à la mystique et à la sorcellerie, aux préjugés, aux archétypes du féminin. Et puis la force de la simplicité de sa mise en scène, qui est en réalité extrêmement sophistiquée, mais ça ne se voit pas.

Pour finir, Lazzaro felice d'Alice Rohrwacher pour approche “grouillante” et son réalisme magique. J’aime beaucoup ce qu’elle fait.


Jérémie : Je ne m’attendais pas aussi à ce que votre film bascule dans le fantastique.


Louise : Il ne bascule pas vraiment vers le fantastique. C’est une question de point de vue. C’est le fantastique comme en littérature, c’est une vision altérée du héros, c’est la façon dont le héros regarde le réel parce qu’il est soumis à ses fantasmes et à ses peurs, et du coup il perçoit la réalité d’une certaine façon, la réalité se transforme, avec son émotion. Là, c’est l’inexplicable qui crée une tension dans le village et qui fait qu’on va interpréter les événements, en allant vers le mythe, les archétypes de la sorcellerie. Mais on peut avoir une lecture sur le film hyper rationnelle. La fin est très ouverte. 


Jérémie : Si vous deviez résumer L'Engloutie en un seul mot ?


Louise : Mystère.


Jérémie : Merci Louise Hémon !


 
 
 

Commentaires


bottom of page