LAURENT DANS LE VENT de Anton Balekdjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon
- Mathis Gautherin
- 30 déc. 2025
- 3 min de lecture

LE MOT : ERRANCE
LAURENT DANS LE VENT est avant tout le portrait d’un personnage qui semble constamment en décalage avec le monde qui l’entoure. Laurent est une présence douce, discrète, presque effacée. Il arrive dans cette station de ski comme on dérive. Sans but précis, sans véritable désir, simplement porté par ce qui se présente à lui. Il n’a pas de passion, pas de moteur clair, et c’est précisément cette absence qui devient le cœur du film. Laurent cherche un sens, sans vraiment savoir où ni comment le trouver.
Le décor joue un rôle fondamental dans cette errance, puisque la station de ski hors saison apparaît comme un lieu suspendu, à moitié vide, silencieux, parfois oppressant. On y ressent fortement l’isolement des montagnards une fois les touristes partis. Le travail sur le son est particulièrement marquant : le vent, la neige, les craquements, les souffles de la montagne enveloppent le film et créent un véritable espace mental autour de Laurent. La nature ne console pas, elle accompagne simplement son état intérieur, entre flottement et solitude.
Laurent est aussi un personnage incapable de se conformer aux cadres sociaux. Dépendant des autres pour se loger ou travailler, il se retrouve rapidement démuni dès que cette aide disparaît. Sa tentative de réinsertion, notamment lorsqu’il travaille à une remontée mécanique, révèle ses limites : le rapport au travail le rend fou, l’épuise, jusqu’à l’explosion. Le film semble esquisser, en filigrane — sans jamais l’appuyer frontalement — une critique du modèle capitaliste, dans lequel Laurent peine à trouver sa place, incapable de se conformer aux logiques de travail, de rentabilité et de performance qu’on cherche à lui imposer. Cette vision du travail n’est pas sans rappeler celle de Paul Lafargue qui, dès la fin du XIXᵉ siècle, dénonçait dans Le Droit à la paresse (1880) un travail devenu aliénant, destructeur de l’individu, et incapable de lui offrir un véritable épanouissement.
La relation la plus touchante du film reste celle entre Laurent et Lola, une vieille dame vivant seule, peu à peu engloutie, ensevelie, broyée par la solitude. Leur lien est simple, sincère, presque fragile : ce sont deux êtres rongés par l’isolement, qui se reconnaissent sans avoir besoin de beaucoup de mots. [SPOILER] Laurent revient même de Paris — après avoir fêté Noël chez sa sœur — avant tout pour elle, et la scène finale, où il l’accompagne dans ses derniers instants, assis à ses côtés, mains dans la main dans le jardin de Lola, est sans doute le moment le plus bouleversant du film. [FIN DU SPOILER]
Cependant, LAURENT DANS LE VENT installe aussi un certain malaise. Certaines scènes, comme celle du shooting photo, frôlent le voyeurisme et créent une sensation d’inconfort assumée. Surtout, le film rappelle fortement MISÉRICORDE d’Alain Guiraudie mais transposé dans les Alpes. On y retrouve une errance similaire, des personnages marginaux, un climat contemplatif et parfois glauque, ainsi qu’un regard ambigu sur le désir et la solitude. La transposition de cet univers dans les Alpes fonctionne sur le plan de l’atmosphère, mais donne parfois l’impression d’une variation très proche, plus que d’une véritable réinvention.
Sur la forme, le film reste profondément organique. Co-réalisé à trois, il privilégie un rythme lent, des décors naturels, une lumière brute. LAURENT DANS LE VENT est un film qui laisse de l’espace au spectateur, une matière à penser sur la vie en marge, l’errance et le besoin d’essentiel.
Au final, malgré ses limites et son sentiment de déjà-vu, le film touche immédiatement par sa sincérité et par la simplicité de son propos. Reste une phrase, simple et désarmante, qui résume peut-être tout le film, dite par Laurent : « Mon plus grand rêve : aimer et être aimé. »




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