LES FILLES DU CIEL de Bérangère McNeese
- Zoé Grandcolas
- 24 mars
- 3 min de lecture

LE MOT : EMPRISE
Dès les premières minutes, Bérengère McNeese nous plonge dans un chaos intérieur. Une altercation ouvre le film, presque sans explication, puis vient la rencontre entre Héloïse, 15 ans, et Mallorie, jeune mère. Les longues scènes silencieuses installent une lourdeur palpable : elle pèse sur l’image, sur les personnages, et sur le spectateur lui-même.
Visuellement, le film est très travaillé. La lumière, en particulier, est soignée et donne une esthétique contemplative. Les teintes bleutées de la nuit contrastent avec la chaleur du jour, et le travail sur les peaux et le maquillage évoque immédiatement certaines influences contemporaines, notamment la série Euphoria. L’ensemble crée un objet esthétique fort, presque sensoriel.
Héloïse crève l’écran. Elle possède un charisme naturel, paradoxalement dans un rôle qui ne cherche jamais à la valoriser. C’est une adolescente abandonnée, placée en foyer, qui entretient une relation avec son éducateur — une situation profondément problématique du côté de l’adulte. Amoureuse, elle ne perçoit pas l’abus dont elle est victime, probablement en raison d’un besoin d’attachement né d’une enfance instable.
Sa rencontre avec cet appartement refuge — celui de femmes oubliées, abandonnées, marginalisées — marque le début de son évolution. Les trois jeunes femmes qui l’accueillent partagent un lien presque fusionnel. Elles ont des personnalités différentes mais s’écrasent les unes pour les autres afin de cohabiter. Une figure domine : Mallorie, interprétée par Shirel Nataf, très juste dans ce rôle. C’est un personnage d’autorité, presque une cheffe de clan, un type de rôle qui lui convient bien, même si l’on aimerait la voir ailleurs pour éviter l’enfermement de casting.
Pendant une grande partie du film, Héloïse déambule entre la rue, le foyer, le travail et l’appartement. Elle erre comme si rien n’avait d’importance — parce qu’à ce moment précis, effectivement, plus rien n’en a. Rapidement intégrée, elle découvre leur devise : tout partager, tout mettre en commun. Peu à peu, la jeune fille timide s’affirme à travers de micro-scènes : le tatouage, ou encore sa décision face à sa grossesse. Les Filles du ciel raconte ainsi des filles qui sauvent d’autres filles de la misère, sans pour autant leur promettre la sécurité ni la stabilité.
Mallorie répète une phrase très révélatrice :
« Moi, mon boulot n’a rien à voir avec ce que je fais dans la vie. »
Mais cette solidarité devient ambiguë. Les jeunes femmes travaillent en boîte de nuit, proposant des « massages » aux clients. La présence d’Héloïse, mineure, rend la situation inquiétante : le film met en avant la violence masculine latente et l’exploitation possible. Toutes portent une histoire lourde, à commencer par Mallorie, mère de Jade, qu’elle aime mais qu’elle entraîne dans un environnement instable.
La grossesse d’Héloïse — issue de son éducateur, clairement abusif — accentue les tensions. Le film semble parfois basculer dans un rejet presque total du masculin. Pourtant, l’apparition de Mehdi change la donne : pour la première fois, Héloïse fait un choix qui lui appartient. Mallorie refuse cette relation et le fait renvoyer, révélant une emprise plus forte qu’elle ne veut l’admettre.
Progressivement, le refuge devient une prison. La scène du tatouage, symbole de confiance entre Mallorie et Héloïse, se brise lorsque la jeune fille découvre que l’inscription ne signifie pas « sœurs » mais « poubelle ». Toute la relation vacille. Héloïse s’affirme enfin.
Certaines scènes frappent visuellement, notamment après l’agression de Mallorie : un bain, l’eau envahie par le sang, image d’une grande beauté malgré l’horreur. À l’inverse, des moments de légèreté existent — fête foraine, rires — comme des bulles de respiration.
Le film interroge la place des femmes dans un monde structuré par les hommes. Les rituels du groupe, presque sectaires, deviennent des mécanismes de protection. La mise en scène insiste sur la répétition : mêmes lieux, mêmes gestes, même quotidien. Dormir, sortir, travailler, recommencer.
Mallorie recueille des filles qui lui ressemblent, mais pas forcément pour les libérer. Elle vit dans un huis clos émotionnel où le groupe prime sur l’individu. Héloïse finira pourtant par prendre sa première décision personnelle : avorter. Les filles l’accompagnent, signe d’une solidarité sincère mais ambiguë.
La fin boucle le récit : cette fois, Héloïse devient celle qui vient chercher une autre jeune fille perdue. Une boucle presque inquiétante. Le film semble alors questionner l’emprise : peut-on aider sans reproduire ce que l’on a subi ?
Je reste partagée. Le film possède de très beaux plans et des actrices très naturelles, authentiques, presque documentaires. Héloïse Volle est une vraie découverte : charismatique, mystérieuse, prometteuse.
En revanche, le récit paraît parfois flou et inachevé. Je n’y vois pas de véritable résolution narrative. Les Filles du ciel fonctionne davantage comme une sensation, une atmosphère, que comme un récit clair. Une expérience plus qu’une histoire.




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