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BUTTERFLY JAM de Kantemir Balagov

Rayane Zidani
il y a 7 heures
4 min de lecture
Un père et son fils adolescent sont assis côte à côte et jouent au poker face à nous à une table de restaurant

LE MOT : GÉNÉRATION

Présenté en ouverture de la Quinzaine des Cinéastes au Festival de Cannes, Butterfly Jam est le nouveau film de Kantemir Balagov, réalisateur russe désormais exilé aux États-Unis. Immigration, masculinité, ambition… les sujets abordés sont nombreux, mais sont-ils également bien traités ?


Très critique envers le gouvernement de Vladimir Poutine, Kantemir Balagov s’est réfugié aux États-Unis quand la guerre en Ukraine s’est déclarée en 2022. Nouvelle maison, nouveau mode de vie, nouvelle culture… cette expérience a forcément influencé le cinéaste pour Butterfly Jam qui, au travers de l’histoire d’un père et de son fils, traite en réalité de quelque chose de beaucoup plus large. Une expérience commune, vécue par de nombreux immigrés à travers le monde. Une histoire d’honneur, de fierté et de choc de générations que Kantemir Balagov, dans un cinéma pourtant très naturaliste, filme avec beaucoup de tendresse.


Dans Butterfly Jam, on retrouve ainsi le jeune Pyteh, interprété par Talha Akdogan, un lycéen qui semble avoir un don pour la lutte qu’il pratique en compétition. Il est soutenu sans limite par son père, Azik, incarné par l’acteur britannique Barry Keoghan (Les Banshees d’Inisherin, Les Éternels, Peaky Blinders : L’Immortel), un immigré tcherkesse qui tient son propre restaurant familial avec sa sœur dans le New Jersey. Mais malgré l’excellente relation que le fils entretient avec son père, une décision de ce dernier va venir tout chambouler.


Azik, dont le restaurant est sur le point de faire faillite malgré son indéniable talent pour la cuisine, va en effet refuser une offre d’emploi comme chef cuisinier dans un restaurant de luxe. Une décision que Pyteh ne parvient pas à comprendre. Lui qui s’entraîne chaque jour pour dépasser ses limites et devenir un grand champion de lutte déplore le manque d’ambition de son père qu’il sait capable de grandes choses. Et on arrive ainsi au premier sujet du film : la différence de point de vue entre deux membres d’une même famille d’immigrés de générations différentes.


Pyteh est né aux États-Unis et ne connaît le pays de ses ancêtres qu’à travers l’éducation de son père. S’il mesure l’importance de cette double culture, son regard se porte plutôt vers l’avenir, un avenir qu’il ne voit que dans le pays d’adoption de ses parents. Pour Azik, c’est différent. On comprend dans le film qu’il a dû tout quitter pour s’installer avec sa famille dans le New Jersey. Il est alors habité par une forme de nostalgie qui, contrairement à Pyteh, le pousse à regarder non pas devant, mais derrière lui. Son petit restaurant familial, il l’a bâti avec sa sœur. Bien que ce dernier ne paie pas de mine, il lui a permis de nourrir sa famille et d’élever seul son fils après le décès de sa femme. Il s’y accroche alors envers et contre tout, et sa fierté l’empêche donc de le laisser tomber pour devenir l’employé de quelqu’un.


Enfin, je ne peux terminer cette critique sans aborder le personnage de Marat, interprété par Harry Melling (Dudley Dursley dans la saga Harry Potter), le meilleur ami d’Azik, également membre de la communauté tcherkesse. Contrairement à son binôme qui possède un vrai talent pour la cuisine et un charme qui attire naturellement les autres à lui, Marat n’a pour le moment pas réussi à trouver sa voie et ne connaît pas le même succès. On perçoit alors une forme de jalousie envers son ami, malgré tout l’amour qu’il lui porte.


Pour aborder plus en profondeur la relation entre ces deux personnages, je vais cependant devoir spoiler un élément important du film.


Je parle évidemment de la fameuse agression sexuelle qui se termine par le meurtre d’Azik par Marat. Un crime dont le mobile n’est jamais expliqué verbalement au sein du film, mais que l’on comprend grâce à sa mise en scène et son écriture. Par ce geste, le réalisateur aborde encore une autre thématique : celle de la masculinité et du virilisme. En regardant de plus près les interactions entre les personnages, on perçoit que les traits de caractère que l’on attribue généralement aux hommes sont, au sein de cette famille, valorisés. Pyteh pratique la lutte, un sport de combat, pour s’amuser, les personnages en viennent régulièrement aux mains, ils ont du mal à communiquer et à parler de leurs sentiments, etc. Mais cet excès de virilité peut également s’expliquer par leur condition d’immigrés. En effet, quitter sa terre natale pour tout recommencer ailleurs demande des sacrifices, mais également une grande force mentale. Il faut travailler deux fois plus que les autres et ne pas se laisser marcher dessus pour espérer réussir. Une carapace se forme alors, et cette masculinité exacerbée en est la manifestation.


Mais Marat, lui, ne possède pas ces attributs. Même Pyteh, pourtant bien plus jeune que lui, est plus fort que lui à la bagarre et a du succès dans sa discipline. Azik, son meilleur ami, a réussi à monter son propre restaurant et a du succès auprès des femmes. Sans parler du fait que ce dernier prend un malin plaisir à le taquiner en le rabaissant. Cette frustration finit alors par exploser dans cette scène terrible où Marat agresse sexuellement Azik avant de l’assassiner. Ici, l’agression sexuelle (comme bien souvent d’ailleurs) ne relève pas d’une pulsion de désir incontrôlée. Elle est utilisée comme un mécanisme d’humiliation visant à émasculer Azik. D’ailleurs, aucun membre de la famille ne mentionnera cet aspect de l’agression au moment de parler de la mort du personnage, comme si c’était un sujet tabou qui entacherait l’honneur de ce dernier.


*** Fin du spoiler ***


Pour conclure, Butterfly Jam est un film aussi complexe que fascinant, où les relations entre les personnages ne peuvent être comprises sans prendre en compte tout le contexte socio-économique et culturel dans lequel ils évoluent. Si certains pourront trouver le temps long en raison du naturalisme de sa mise en scène, d’autres, dont je fais partie, salueront une écriture particulièrement fine et un regard affûté sur des individus trop souvent ignorés.



 


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