DIGGER d’Alejandro Gonzalez Inarritu

LE MOT : GARGANTUESQUE
Dès l’aube de sa future glorieuse carrière de réalisateur, Alejandro Inarritu divisait déjà. Ses trois premiers films, Amours chiennes, 21 grammes et Babel ont conquis le public, en dépit d’un indicible misérabilisme ambiant et de grandes lourdeurs de mise en scène. Placé très vite et très haut sur un piédestal, le jeune prodige, après 2 sélections en compétition officielle Cannoise pour le bancal Babel et le nauséabond Biutiful, roublard, se targuait d’un long-métrage presque entièrement filmé en un seul plan séquence : Birdman.
Maîtrise de l’artifice indéniable, car la réputation du film s’est construite autour de cette rumeur, finalement fausse mais force est de constater néanmoins qu’une épatante virtuosité et qu’une jouissive liberté habitent désormais son cinéma. La mue est en marche et l’artiste simplifie sa narration, accouche d’une certaine légèreté pour le plus grand bonheur de la rétine cinéphile, restée dubitative depuis ses débuts.
Il embraye avec The Revenant, un revival sanglant, ultra violent, comportant quelques fulgurances et confortant un Inarritu transformé et une osmose avec son chef opérateur Emmanuel Lubezki. En 2022 son Bardo passe inaperçu sur Netflix, car plus introspectif, plus discret, moins tape à l'œil et flamboyant. Il s’agit pourtant de son film le plus poétique et le plus intéressant sur la création artistique, comme un pendant de Birdman.
Digger suit cette démarche amorcée par Birdman et Bardo sur la mise en abîme et la représentation d’un monde fantasmé, outrancier, mis en péril par une réalité envahissante, pesante, orchestrée par la création d’une œuvre et par tout son processus. On peut souligner avec bonheur que ses visions sociales, dramatiques et ampoulées de ses quatres premiers films sont totalement inexistantes lorsqu’il aborde le réel, même si la fougue exubérante et le style balourd propre à sa mise en scène refont surface dans un tourbillon baroque et absurde.
Le tour de force du film réside justement dans les interstices de cette exubérance. Inarritu pousse les curseurs de l’outrance à fond et ce n’est pas déplaisant. Nous sommes assis à un banquet, avec une multitude de plats gargantuesques, et le film se dévore, se crache, puis on nous y ajoute quelques ingrédients, et on ingurgite le tout à nouveau, et ainsi de suite, dans une orgie interstellaire d’images, de cris, de personnages furieusement délirants et abjects, le film est en perpétuelle mutation, on franchit des states tour à tour dystopique, apocalyptique, bref, on en prend plein les mirettes.
L’énergie déployée par les comédiens est un rouage essentiel à cette jouissive incursion dans les méandres d’une satire ravageuse sur notre époque, à savoir le métamorphosé Tom Cruise, dans sa meilleure partition depuis bien longtemps, le disjoncté John Goodman en président vulgaire, zombifié et malade d’un cancer “du cul” comme il aime à le répéter, sans oublier le nonchalant Riz Ahmed en scientifique porté sur la bouteille et totalement dépassé par les évènements. Les interactions multiples entre ces 3 personnages donnent lieu à des délicieux moments d’anthologies. Les seconds rôles ne sont pas en reste.
Le petit coup de pompe est à noter du côté d’Emmanuel Lubezki qu’on a connu beaucoup plus inspiré, et surtout beaucoup plus inédit dans ses choix. Comment ne pas penser à l’image neurasthénique, blafarde, grisâtre, livide des films du cinéaste suédois Roy Andersson. En manque d’inspiration totale, Lubezki a dû aller piocher chez les autres.
L’esprit foutraque de Terry Gilliam et ses élucubrations théâtrales des Aventures du Baron de Munchausen ne sont pas loin, Inarritu ne prétend pas s’inventer de style propre à son univers et ses références nourrissent son propos, dans ce Docteur Folamour iconoclaste et cynique.
Son principal bémol est à ranger du côté de la confiance qu’il a en ses spectateurs. Quel dommage d’avoir ce besoin de tout expliquer, de tout surligner, encore et encore, de tout montrer, en particulier dans des dialogues démonstratifs et suffisants lors de certaines séquences, le Inarritu purifié de ses effets de manches n’est pas encore arrivé.
Son cinéma est fort heureusement réjouissant, foudroyant, virevoltant.




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