FJORD de Cristian Mungiu
- Adrien Fondecave
- 18 août
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 26 août

LE MOT : DIALOGUE
Cristian Mungiu s’est fait connaître au monde entier en recevant la Palme d’Or en 2007 pour 4 mois, 3 semaines et 2 jours, un drame social implacable et d’une grande force, qui abordait le sujet délicat de l’avortement dans la Roumanie de 1987, sous le régime dictatorial de Ceaușescu. Le cinéaste prenait de toute évidence fait et cause pour les femmes, dont la condition à l’époque – et sans doute encore aujourd’hui – était peu enviable, en Roumanie comme ailleurs au passage. 4 mois, 3 semaines et 2 jours était clairement un film progressiste et engagé, un long métrage coup de poing, qui a marqué les esprits à l’époque. Pour ma part, j’en avais beaucoup entendu parler mais je ne l’avais pas vu à sa sortie, je l’ai découvert cette année en préparant ma venue au Festival de Cannes. Et 19 ans plus tard, je trouve qu’il a conservé toute sa puissance, signe de sa grande qualité et du talent de son réalisateur. Alors que Cristian Mungiu vient de recevoir sa seconde Palme d’Or en 2026 pour son nouveau film Fjord, voilà qu’il se fait attaquer violemment en France. Une partie de la critique – pas toute, heureusement – lui fait un procès d’intention, le dépeignant en artiste réactionnaire. Mungiu aurait-il changé à ce point ? Est-il devenu indésirable voire détestable ? Au-delà des anathèmes faciles – assez primaires et superficielles, et pas franchement intelligentes, il faut bien le dire, puisqu’il s’agit d’un contresens total – examinons l’objet du délit : ce fameux long métrage qui a reçu la récompense suprême à Cannes.
Dans Fjord, Cristian Mungiu met en opposition deux groupes très différents : au cœur du récit, une famille nombreuse, composée d’un père roumain et d’une mère norvégienne, avec leurs cinq enfants, qui quittent la Roumanie pour s’installer en Norvège. Cette famille chrétienne évangélique est clairement réactionnaire et rigoriste, les parents élevant leurs enfants avec dureté. Lorsqu’un drame éclate : il semblerait que les parents aient battu leur fille aînée, pour la punir. Aussitôt, l’autre groupe – progressiste quant à lui – se met en action : il s’agit notamment de l’Aide Sociale à l’Enfance norvégienne. Cette institution mène l’enquête, avant d’instruire un procès contre les parents… qui se voient retirer la garde de leurs enfants. Ils tentent alors de récupérer leur garde, médiatisant leur procès, qui se voit bien vite instrumentalisé par des populistes d’extrême droite.
Le cinéaste roumain nous place principalement du point de vue des parents de cette famille traditionaliste : on passe davantage de temps avec eux, on constate leur tristesse et leur douleur d’être séparés de leurs enfants, et même s’ils sont sévères, ils semblent aimer profondément leur progéniture. Cristian Mungiu nous les rend humain, en montrant leur attachement à leurs enfants et à quel point la séparation les bouleverse. Pour autant, le cinéaste ne les présente jamais sous un jour foncièrement positif et favorable. Ils sont dépeints comme excessivement religieux et austères, que ce soit à travers leurs vêtements peu seyants, leurs visages souvent impassibles ou cette photographie gris-bleu froide et terne qui enveloppe tout le film d’une atmosphère glaciale.
Surtout, ils paraissent toujours profondément ambivalents. Le père apparaît parfois impulsif et violent, comme lorsqu’ils sont séparés de leur bébé, il se met alors à frapper violemment du poing sur la table et à casser des objets chez eux. Ou lorsqu’il indique à sa femme que ses tentatives de conciliation avec l’Aide Sociale à l’Enfance n’ont pas fonctionné et qu’il veut désormais agir à sa façon. En joignant le geste à la parole, voilà qu’il enfonce brutalement une hache dans une bûche, laissant craindre le pire… De plus, comme l’indique l’avocat de la partie adverse, jamais les parents ne semblent profondément regretter les punitions corporelles qu’ils infligent à leurs enfants. Ainsi, si le cinéaste roumain fait preuve d’empathie à l’égard de cette famille ultra-conservatrice, c’est pour nous inciter à tenter de comprendre leur point de vue, mais sans jamais l’accepter pour autant et sans jamais légitimer leurs pensées et leurs actes.
La question centrale de Fjord demeure. Ces parents ont-ils battu leur fille ? Or Cristian Mungiu ne répondra pas à cette question, il laisse planer le doute du début à la fin du film. Nous sommes donc plongés dans une incertitude radicale, et nous ne savons pas qu’en penser en définitive. Sont-ils de bons ou de mauvais parents ? Des parents qu’on peut comprendre sans être forcément d’accord avec eux, ou des parents horribles, qu’il faut absolument séparer de leurs enfants et punir judiciairement ? Si cette absence de certitude peut sembler lâche de la part de Cristian Mungiu, comme s’il bottait en touche, ou pire, comme s’il prenait parti pour cette famille ultra-conservatrice, et ainsi pour cette idéologie, s’en arrêter à ce premier degré serait ne rien comprendre au long métrage (pardon). Et puis rechercher à ce point la certitude est un comportement assez puéril voire là encore peu intelligent, qui invoque le pire du cinéma didactique, contre lequel s’emportent habituellement les mêmes personnes qui dénoncent ce film…
En fait, le cinéaste roumain use de cette indécision morale pour déplacer le focus et le propos. Ce qu’il cherche à mettre en scène, c’est avant tout deux camps idéologiques (en gros la gauche et la droite, ou si on va plus loin, une gauche assez radicale et l’extrême droite), qui ne savent absolument pas dialoguer et s’écouter. Ces deux camps n’arrivent pas à comprendre les raisons du camp d’en face, et se placent plutôt dans une attitude de jugement et d’imprécations. Et ces deux camps ne sont pas seulement ceux des personnages ou de l’intrigue du film, ce sont deux camps très présents dans nos sociétés occidentales. Ainsi, en partant d’un fait divers, d’un drame social très localisé et ancré dans la réalité (d’autant plus qu’il s’agit d’un fait réel, et d’autres faits de ce type ont été relevés un certain nombre de fois dans d’autres pays européens), Cristian Mungiu arrive à élargir son propos et à nous proposer une réflexion profonde sur notre époque et les blocages politiques de nos sociétés. En montrant deux camps qui s’invectivent, il montre que là réside peut-être la source de nos malheurs, et le glissement de nos sociétés vers le populisme, d’extrême droite surtout, qui souffle sur les braises ardentes du chaos social et de revendications qui restent sans réponses.
Selon le cinéaste, il est grand temps de se remettre à se parler et d’essayer de se mettre à la place de l’autre, quel qu’il soit et quelles que soient ses convictions. Ce qui a sans doute ulcéré une partie de la critique, c’est que dans le film, et plus encore lors du procès final, Mungiu laisse le point de vue de la famille rigoriste s’exprimer par la voix de leur avocat. En effet, le cinéaste use beaucoup de longs plans séquences, durant lesquels la pensée peut se déployer dans toute sa subtilité, permettant aux deux parties adverses d’aller loin dans leur argumentation. Ainsi, les revendications de la famille traditionaliste apparaissent partiellement compréhensibles, ou tout du moins entendables, y compris lorsqu’elles démontrent les contradictions du camp progressiste, soi-disant ouvert mais en réalité ouvert à ce qui l’arrange, dans une certaine hypocrisie. Pour autant, Mungiu ne cherche pas non plus à faire le procès du progressisme. Il tente plutôt de prouver qu’il y a des incompréhensions et des fautes des deux côtés, sans pour autant mettre ces deux camps dos à dos comme s’ils s’équivalaient. Le cinéaste l’a d’ailleurs dit en interview et lors de prises de parole lorsqu’il a présenté son film en avant-première : il attend davantage d’ouverture et de rigueur intellectuelle du camp progressiste, qui est plus à même de faire son auto-critique et de proposer des solutions que le camp d’extrême droite, sans pour autant renier ses valeurs humanistes si essentielles.
La clé de compréhension du film, là où réside sans doute le point de vue de Cristian Mungiu, se matérialise dans la relation complexe entre les deux adolescentes, l’une de la famille rigoriste, Elia, et l’autre d’une famille progressiste, Noora. A de nombreuses reprises, par des allusions à la fois subtiles mais néanmoins assez claires, on comprend que c’est bien plus que de l’amitié qui les unit. Peu à peu, leur relation devient intense quoique platonique, et quand elles sont séparées leur douleur est immense. Dans cette relation entre ces deux adolescentes, ce qui frappe c’est leur absence de jugement, créant un pont entre ces deux familles aux visions de la vie opposées, tout comme on peut remarquer l’absence de jugement de la part du cinéaste sur ce qui se joue entre elles. Et il semble même que l’adolescente issue de la famille conservatrice, bien que réservée, apporte beaucoup de joie et de lumière à l’adolescente issue de la famille progressiste, qui est mal dans sa peau. Or cette relation ambiguë, qu’on peut penser être homosexuelle sans que cela soit jamais dit, serait clairement répréhensible pour les conservateurs de tous poils. C’est un signe évident de plus que Mungiu est bien progressiste. Cette relation est perçue de façon clairement positive par le cinéaste, elle est traitée avec beaucoup de finesse et de respect pour ses personnages, signe que Mungiu n’est pas un artiste blasé et lâche et qui ne souhaite pas prendre parti, mais au contraire, c’est un artiste responsable et engagé, qui malgré la situation très compliquée dans laquelle se trouvent nos pays occidentaux, reste optimiste envers l’être humain. Mais peut-être qu’il a surestimé sa capacité de réflexion…
La toute fin vient définitivement confirmer l’amour qu’Elia et Noora se portent. Avec en plus une séquence surnaturelle inattendue (même si préparée par un plan du même type bien plus tôt dans le film). Ce qui confère à Fjord une tout autre dimension : il ne s’agit pas seulement d’un drame social terre à terre, mais d’une réflexion profonde, et même métaphysique, sur les notions de valeurs et de croyances en nos contrées occidentales contemporaines, tout en évoquant le sujet de l’immigration, de l’accueil et de la compréhension de l’autre. Il faut bien le dire, si Fjord est un film brillant, cette fin vient le hisser encore un peu plus haut, avec de surcroît l’émotion qui nous submerge, à l’image de ces avalanches qui emportent tout sur leur passage. D’un abord froid, esthétiquement rigoureux et minimaliste, Fjord se révèle finalement être un film profondément humain et plus chaleureux qu’on ne le pense.




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