LA PROVIDENCE ET LA GUITARE de João Nicolau

LE MOT : TRAVERSÉE
La Providence et la Guitare est un film intriguant, qui interpelle tout d’abord grâce à un titre cocasse, qui fait vivre ensemble la grandeur du destin conçu par une force mystique et la musique comme une de ses manifestations terrestres. Il nous introduit dans les aventures quotidiennes et les tentatives artistiques parfois risibles d’artistes d’infortune. Quatrième long métrage du réalisateur et monteur portugais, ce joli conte musical échappe aux époques et aux lieux comme un cadre figé.
L’Aventure, l’Ennui et le Sérieux. Ce rythme ternaire est celui inventé par Vladimir Jankélévitch pour approcher la vie et plus précisément son temps. Ces trois modalités semblent coexister dans l’espace, sans repère certain, que développe le film. Mais les aventures échouent le plus souvent, le sérieux s’apprête toujours à tourner au ridicule, et l’on s’ennuie.
Cette alternance entre les temps, un temps sans âge dans le passé et une modernité que l’on associe à la nôtre, est bien celle d’un film écrit par un monteur. La construction de cet espace hors-temps et hors-lieu est assez fascinante : une utopie matérielle se dessine dans la réalisation des costumes, des décors et dans l’invention de sa lumière. Ces artistes ambulants ont été extraits du XIXème siècle et plus précisément d’une œuvre de Robert Louis Stevenson pour traverser un monde sans âge avant de rejoindre notre époque. Troupe musicale et bohème, ils vivent presque d’amour et d’eau fraîche, guidés par leur goût pour les mots doux et les rencontres, toujours au bord du merveilleux.
Le film s’ouvre sur une scène intime : dans une chambre, un homme déclame un texte face à une femme. Gardée absente de l’écran quelques instants, elle surgit tout à la fois comme l’adresse, l’inspiration, l’auteure et la dramaturge. Ce premier aperçu puissant des rapports de forces qui se déploient entre les genres dans ce film est malheureusement vite déçu. En effet, si les femmes sont agissantes et déterminent les carrières des hommes qui les accompagnent, elles n’échappent pas véritablement à leurs rôles de muses, en restent prisonnières de leurs relations. Elles ne sont pourtant pas dupes du caractère décevant de leurs amants respectifs, lors de la rare discussion échangée entre deux femmes au coin du feu vers la fin du film, mais choisissent malgré tout de rester, prêtes à soutenir les égos de leurs compagnons masculins. Les voir s’affirmer mutuellement le manque de talent de leurs amants apporte quand même quelque chose d’assez savoureux.
Le film propose un méta-discours, portant sur des acteurs mais tentant aussi de dépasser ce sujet de mise en abyme de la direction d’acteurs. Il se tourne alors plutôt vers la constitution et le délitement des liens d’amour et d'amitié des différents membres des “troupes” qui évoluent dans chaque monde, grâce à un jeu constant sur le ton. Une fausse naïveté, des fables, un humour un peu pince-sans-rire, et la coexistence du burlesque et du drame qui jouxtent l’absurdité. Ces différents mondes se rencontrent d’ailleurs au petit déjeuner dans un hôtel, et les temps se retissent autour d’enjeux communs : le succès, la jalousie, l’accomplissement, le tout passant par de violentes comparaisons.
Le dévoilement progressif d’un réalisme magique, qui atteste d’un goût pour la merveille, se prolonge dans la découverte de la malédiction des yeux rouges, qui ouvre une portée fantastique pourtant pas suffisamment poussée ou assumée. La Providence et la Guitare est un film qui promet une traversée merveilleuse, mais l’on reste sur sa faim, car les personnages manquent un peu de matière et parce que la promesse du fantastique n’est pas vraiment tenue, on ne s’y risque pas.




Très intéressant et finement rédigé! On se demande si le réalisateur avait lui aussi une muse déçue..