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LE CHANT DES OLIVIERS d'Alex Camilleri

Noé Girot
il y a 13 heures
4 min de lecture

LE MOT : CONFORME

Quoi de mieux, pour découvrir un pays, que de s'y laisser porter le temps d'un film ? Ne connaissant Malte que par sa vie nocturne, j'ai pris plaisir à déambuler dans ce pays à travers ce long métrage aux allures de road movie. Pour guides, Alex Camilleri nous confie Nenu Borg et Mar (Michela Farrugia), deux êtres que rien ne semblait rapprocher, pas même leur rapport à l'île. D'abord désireuse de la quitter, Mar se retrouve finalement retenue par un héritage qui la mettra sur le chemin de Nenu Borg, chanteur emblématique de Malte.


C'est d'ailleurs sur une prestation de ce dernier, interprétant le Għana (chant traditionnel maltais), que s'ouvre le film. Nenu Borg, réellement chanteur de Għana dans la vie, livre une interprétation autobiographique poignante. Lui qui s'était retiré du monde de la musique depuis vingt ans revient nous faire vibrer avec son chant emblématique. Au-delà de sa virtuosité musicale, sa prestance révèle également un vrai talent d'acteur et une puissance de jeu qui crève l'écran. La performance de Michela Farrugia est tout aussi juste : elle incarne parfaitement cette jeunesse maltaise, tiraillée entre l'envie d'ailleurs et l'attachement à sa terre natale.


Alex Camilleri parvient à saisir avec justesse les regards hésitants, les mots qui se dérobent, les nuances de timidité, de frustration et de colère que livrent ces deux acteurs, même si ce langage non verbal reste trop rare, l'expression des sentiments passant le plus souvent par le dialogue.


L'alchimie entre ces deux voix fonctionne, et l'on comprend vite ce qui les unit. Peut-être un peu trop vite. Ces deux personnages nouent en effet très rapidement une relation quasi fusionnelle, alors que peu de choses semblent a priori les rapprocher : ni l'âge, ni le métier, ni le rapport à l'île, ni même le chant. Le seul lien concret est que Mar a besoin de Nuno pour retrouver les terres dont elle a hérité. Les relations se nouent-elles ainsi à Malte ? Difficile à dire. J'aurais personnellement apprécié une approche plus progressive, plus incertaine, plus empreinte de méfiance ou bien construite autour d'un intérêt commun, comme le chant. Le point de convergence réel tient au manque : celui d'une fille pour Nuno, celui d'une mère et d'un père pour Mar. Cette absence partagée peut certes rapprocher, mais elle devrait aussi engendrer de la défiance, une peur de l'abandon, une réticence à faire confiance. Des frictions qui, une fois surmontées, auraient pu justifier plus naturellement cette relation fusionnelle.


La verbalisation excessive des blessures profondes des personnages fragilise parfois la crédibilité de certaines scènes. Il est intéressant de s'attarder sur l'absence de Nuno auprès de sa fille, sur son passé, sur son rapport à l'alcool — mais le procédé pèche par excès de transparence : le chanteur livre tout à Mar et, par extension, au spectateur, qui a le sentiment de connaître en un instant les failles les plus intimes d'un homme de soixante-dix ans. Aucune zone d'ombre ne subsiste ; tout est exposé, et Nuno se montre curieusement lucide sur ses torts (lui qui, pourtant, refusera plus tard de reconnaître sa part de responsabilité après leur altercation finale). Les raisons de cet éloignement familial, que Nuno tait, seront finalement révélées par sa fille, toujours par la parole, à une personne qu'elle ne connaît que depuis vingt minutes. On retrouve cette même abondance verbale dans le récit que fait Mar de sa relation avec sa mère : des flashbacks montrant des moments de complicité ou de rupture, ou à l'inverse un récit laissant davantage de place au non-dit, auraient sans doute paru plus authentiques. Cette oralité constante m'a d'ailleurs empêché de ressentir pleinement le lien mère-fille, me laissant seulement percevoir leur déchirure.


De la même manière, j'ai trouvé peu crédible que Mar s'essaie au chant pour la première fois devant les amis de Nuno, qu'elle prenne la chose suffisamment au sérieux pour s'entraîner, puis finisse par se produire sur scène. Cela dit, ce choix scénaristique nous offre de belles scènes musicales, à la sonorité tantôt tranchante comme une lame, tantôt légère et frivole. J'ai finalement eu l'impression qu'un scénario trop explicite venait aplatir le relief pourtant suggéré par le jeu des acteurs et la dimension poétique de la photographie.


Le film effleure par moments des critiques plus larges : les conditions de vie à Malte, les conséquences du surtourisme, la dégradation de l'environnement, la précarité culturelle, la disparition des traditions, l'héritage colonial ou encore l'exode de la jeunesse. Pourtant, il n'interroge jamais les décisions politiques à l'origine de ces désastres, une démarche pourtant essentielle dès lors que ces sujets sont abordés. Peut-être le réalisateur a-t-il craint de politiser son film ; cette dimension me semble pourtant indispensable pour approfondir la réflexion. 


Côté mise en scène, le film reste dans un registre plutôt classique, une jolie carte postale de Malte. On y découvre de beaux paysages, et certains plans laissent entrevoir une approche plus poétique et enivrante, à l'image du chant traditionnel maltais. Je pense notamment à la scène des oliviers qui, malgré une insistance un peu appuyée, apporte au récit de la hauteur et de la légèreté : c'est le seul moment où l'émotion passe par le non-dit. La scène finale, fonctionne sur ce même registre : cet instant presque enfantin, qui forge les amitiés récente, révèle en creux, quelque chose de plus profond dans la relation entre les deux protagonistes : une revendication du chant, comme moyen de se confier, comme un exutoire mais aussi pour appartenir à un lieu, y exister et enfin comme moyen de porter sa voix pour “combattre”. Bien plus se dégage de ce moment que de nombreux échanges verbaux du film.


Cette question de l'appartenance à un lieu constitue le cœur du film et c'est très certainement, comme le réalisateur l'a lui-même confié en avant-première, sa préoccupation personnelle. Ce basculement permanent vers l'explicite prive le film de la tension qu'aurait pu créer le non-dit, et cette même limite touche en réalité tous les niveaux du récit.


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