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MÉMOIRE DE FILLE de Judith Godrèche

Noé Girot
il y a 25 minutes
6 min de lecture

LE MOT : GOUFFRE

Propos préliminaires : cette critique est écrite par un homme dont la grille de lecture n’est pas suffisante pour apprécier les enjeux de domination masculine traités dans ce film. 


Pour son deuxième long métrage, Judith Godrèche adapte Mémoire de fille, récit autobiographique d'Annie Ernaux, paru en 2016. 


Fidèle au roman, le film s’ouvre au moment où l'autrice se remémore cet été 1958. On y découvre Annie, alors âgée de dix-sept ans et demi, qui part pour une colonie de vacances dans l’espoir de vivre, loin de sa mère, l’expérience de la vie collective. Elle y fera aussi l'expérience de la domination masculine structurelle, de son emprise sur la vie quotidienne des femmes et des agressions sexuelles qui en résultent. 


Annie Duchesne (future Annie Ernaux) est incarnée par Tess Barthélemy, qui interprète pour la première fois un personnage principal dans un long métrage. Son jeu nous laisse habilement percevoir cette ambivalence inhérente à l'âge adolescent, oscillant entre volonté d’intégrer un groupe de personnes plus âgées et naïveté intrinsèquement liée à son âge et à sa méconnaissance du monde urbain, dont elle n’a fait l’expérience que dans les livres. On y décèle une Annie Duchesne dont la velléité de s'émanciper de sa condition sociale et culturelle ne semble avoir aucune limite, entraînant une absorption totale des contraintes imposées dans le cadre de cette colonie. Toutefois, cette candeur reste à certains moments trop visible, caricaturale et actuelle, faisant ainsi perdre de la crédibilité au personnage.

 

La justesse dans le regard de Tess Barthélemy, sublimée par la caméra de Joachim Philippe (directeur de la photographie), nous permet d’explorer en profondeur la perte de sens que peut provoquer un viol. Ce regard est aussi parfaitement mis en image par des mouvements de caméra insistant sur le regard vif et vigilant d'Annie Ernaux. En dehors de cela, j’ai eu l'impression que la proposition de Tess subissait plus le film qu’elle ne le portait ; je me demande si cela est une manifestation du caractère d’Annie ou bien une absence d’incarnation dans le jeu de la fille de la réalisatrice. Je déplore une absence de prise de risque dans le choix du casting, dont presque tous les acteurs avaient déjà joué dans un film à succès, et émets la crainte que ces mêmes acteurs deviennent les coqueluches du cinéma français, usant des mêmes interprètes pour rassurer un public craignant la diversité. Ceci étant dit, il y a une bonne alchimie dans le groupe d’ados ; on arrive parfaitement à saisir les dynamiques de groupe et leurs conséquences sur les personnalités de chacun et chacune.


Lors de la présentation du film en avant-première, J. Godrèche est revenue sur les questions d’inclusion des minorités dans son film. La réalisatrice a pris ici quelques libertés pour intégrer des causes qui lui semblaient intéressantes, comme l’évocation de la guerre d’Algérie, l’homosexualité ou bien la question du racisme et du colonialisme, thématiques absentes du roman. Pour ma part, je trouve la démarche noble, mais maladroite dans la réalisation et surtout assez incomplète. Je ne pense pas que l’évocation de la guerre d’Algérie de manière sporadique, comme c’est le cas dans le film, permette une réelle réflexion sur les crimes français commis lors de cette guerre de décolonisation et sur leurs répercussions. De même pour la question de l’homosexualité, dont le traitement ne semble pas assez mettre en avant l’exclusion sociale à laquelle étaient soumises les personnes revendiquant leur homosexualité à une époque où cette orientation sexuelle était répréhensible pénalement. Là aussi, je m’interroge sur la pertinence d'aborder  ce genre de thème sans traitement sur le fond. C’est différent avec l’évocation du poème Mauvais Sang de Rimbaud. Ici, la profondeur lyrique du poème de Rimbaud et la prestation intense de Séphora Pondi, nous offrent la possibilité d’entamer une réflexion sur l’héritage colonial et la responsabilité des personnes blanches vivant avec ce dernier. De plus, on sait que ce poème a eu une influence sur le futur de la jeune fille qui en reprendra un vers dans un de ses cahiers. La scène qui suit ce passage permet au spectateur de faire l’expérience de ce bouleversement que subit Annie à la découverte de ce poème, un moment d’émancipation et d’ouverture parfaitement mis en scène. En revanche, quitte à s’éloigner du récit autobiographique, le choix de Rimbaud aurait pu être contourné, étant donné que de sérieuses accusations de participation à la traite négrière reposent sur ce dernier, en plus d’une passivité avérée face au colonialisme lorsqu’il vivait en Afrique. Ce passage aurait pu être l’occasion de mettre en avant des poètes africains décoloniaux, par exemple. La présence de ces minorités me semble ainsi servir avant tout le principe d’inclusion sans réellement apporter une réflexion sur le fond. 


Je pense que l’un des enjeux principaux de ce film était d’arriver à retranscrire l’exploration du « gouffre entre l’effarante réalité de ce qui arrive, au moment où ça arrive, et l’étrange irréalité que revêt, des années après, ce qui est arrivé ». Ce thème est, pour moi, le plus intéressant dans le livre ; or, j’ai trouvé que son traitement cinématographique pêchait par l’absence de vision d’Annie Ernaux en 2016, au moment où elle reconstitue ces mémoires. Il aurait pu  être judicieux de voir quel impact cela pouvait avoir sur Annie Ernaux, alors âgée de 76 ans, devant faire face à cette « mémoire de la honte ». 


Au travers d’un montage morcelé, on perçoit l’intention d’invoquer la mémoire de la manière dont le décrivait Annie Ernaux dans son livre : « La suite chronologique, je ne peux l’écrire qu’en sautant d’une image à l’autre, d’une scène à l’autre, des scènes dont la durée réelle n’a pas dû souvent excéder quelques minutes, voire secondes, mais qui a été démesurément distendue dans la mémoire, comme si celle-ci en rajoutait un peu plus à chaque passage. Et, comme dans le jeu Un, deux, trois, soleil, où celui qui est collé au mur ne saisit, quand il se retourne, que des joueurs arrêtés dans leur progression, l’avancée de la vie entre deux images m’est depuis longtemps invisible. » En revanche, le film reste pour moi trop consensuel dans la forme et ne permet pas d’approcher la complexité de ce travail de mémoire ; une approche plus rugueuse et décousue dans l’esthétique aurait été plus pertinente pour toucher cette « irréalité » et apporter une réelle plus-value au roman. L’état dans lequel se trouve Annie Duchesne au moment des faits est peut-être tout aussi traumatique que celui dans lequel se trouve Annie Ernaux au moment de la restitution des faits, car ce  n’est qu'à ce moment qu’elle arrive à faire face à la réalité des faits, une réalité qui était jusqu'à maintenant enfouie. Ces viols et cette domination permanente des hommes sur son corps et son esprit changent la réalité matérielle des faits et annihilent toute possibilité d’objectivité sur la retranscription des faits. Les sens étant anéantis et étant, par la même occasion, les seules perceptions réelles auxquelles se rattacher, Annie Duchesne doit se contenter d’aborder cela par le prisme patriarcal de la société en romantisant chaque aspect de sa relation avec H.


La froideur et l’absence de relief dans la représentation des viols retranscrivent parfaitement cette absence de sensation que décrit Annie Ernaux (« C’est l’absence de sens de ce que l’on vit au moment où on le vit qui multiplie les possibilités d’écriture. ») et le regard livide de l’actrice nous laisse voir un état de dissociation dont les victimes d’agressions sexuelles peuvent faire l’expérience. Ces scènes sont filmées dans le respect du corps des acteurs et leur impact sur le spectateur réside précisément dans cette pudeur et ce rejet d'une quelconque érotisation.  


Les interludes oniriques de danse viennent balancer la brutalité et l’exactitude de la restitution du livre. Il y a, dans ces passages, une réelle sensation de liberté qui se dégage et que j’interprète comme celle d’Annie Duchesne qui, se plongeant dans son for intérieur, se libère du poids de la société patriarcale, une sensation insaisissable par la mémoire. Ce sont les seuls moments où l’on perçoit Annie Duchesne sans passer par la mémoire d’Annie Ernaux. Pour finir, le décor et les costumes m’ont semblé d’une grande richesse, chacun apportant une matérialité à l’emprise à laquelle est sujette Annie Ernaux ; chaque habit, chaque objet de décoration, chaque endroit du château est une incarnation de l’emprisonnement. 



Sans trop s'éloigner du traitement classique des fictions d’époque, J. Godrèche nous plonge dans la vie Annie Duchesne avec une grande justesse. Le sujet de la mémoire, essence du roman, me semble néanmoins trop peu explorée, que ce soit dans l’approche visuelle ou dans le propos du film.


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