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TON ANIMAL MATERNEL de Valentina Maurel

Adrien Fondecave
il y a 7 heures
4 min de lecture
Deux jeunes femmes sont côte à côte et regardent dans des directions opposées, avec des immeubles en arrière-plan

LE MOT : ÉGAREMENT

Deuxième long métrage de Valentina Maurel, réalisatrice franco-costaricienne, Ton animal maternel est un film étrange et mystérieux qui ne se laisse pas saisir facilement. Il est question d'une famille éclatée au Costa Rica, à une époque contemporaine. 


Elsa a 28 ans et elle étudie en Belgique. Après des années passées en Europe, elle décide de revenir dans son pays natal, auprès de sa famille. Elle y retrouve sa mère, divorcée, ex-poétesse qui a sacrifié sa carrière artistique pour élever ses deux filles, et qui compte faire rééditer un recueil de poèmes érotiques qu'elle avait publié quand elle avait la vingtaine. Le père d'Elsa, quant à lui, semble toujours se chercher et est en couple avec une très jeune femme, signe de son immaturité criante, doublée d'un certain machisme. Mais surtout, l'autre personnage capital de ce film est Amalia, la sœur cadette d'Elsa. Elle est aussi perdue et fragile qu'Elsa semble solide et déterminée. Amalia vit dans la maison familiale abandonnée par les parents, qu'elle occupe avec un trio de squatteurs, dont un homme qui a bien la quarantaine (elle a 17 ans), avec qui elle est en couple. Amalia est par ailleurs préoccupée par des esprits violents qu'elle semble seule à voir, sombrant totalement dans un ésotérisme qui accompagne sa profonde détresse mentale, sans que l'on sache si cela l'aide à vivre ou si ça aggrave sa situation.


Elsa retrouve donc une famille totalement désemparée, chacune et chacun courant après des chimères et étant dans l'impossibilité de communiquer et de sortir de sa bulle. Elsa essaie donc – difficilement – de renouer le lien qui les unissait par le passé. 


A l'image de cette famille cabossée et profondément dysfonctionnelle, Ton animal maternel est un film rugueux et d’un abord un peu difficile. Valentina Maurel opte pour une photographie avec un très beau grain, qui rend l'image vivante et vibrante, mais sombre, avec des couleurs ternes. L'esthétique du long métrage reflète la psyché des personnages, et notamment celle d'Elsa, qui perd pied peu à peu à mesure qu'elle constate combien sa famille s'égare dans une forme de folie douce, et parfois même inquiétante.


Dès le début du film, nous sommes placés du point de vue d'Elsa, que l'on va suivre tout du long, dans ses tentatives de revisiter son passé costaricien, de ses anciens amours aux lieux de sa jeunesse. L’actrice Daniela Marín Navarro incarne ce personnage avec une force et une justesse remarquable. Son prix d'interprétation reçu à Cannes dans la sélection Un certain regard est tout à fait mérité, de même pour Mariangel Villegas (Amalia) et Marina De Tavira (Isabel, la mère) avec qui elle l'a partagé. Toutes trois incarnent différentes versions de la féminité, une féminité en crise. Par exemple les questionnements d’une mère, qui a mis de côté sa personnalité pour s’occuper de sa famille, et qui aspire à s’exprimer de nouveau, oscillant entre tendresse pour ses enfants et un certain narcissisme. Elsa quant à elle vit difficilement le statut d’aînée, en étant peut-être la seule personne responsable de sa famille : elle doit aussi bien s’occuper de sa jeune sœur que de sa mère, qui n’a pas toujours les pieds sur terre. Et Amalia est la petite dernière, abandonnée à elle-même. Sa sœur Elsa l’a quittée pour étudier à l’autre bout du monde, et ses parents ne s’intéressent pas à son sort, la laissant dériver lentement mais sûrement.


Le personnage central de ce film est bien sûr celui d’Elsa. C’est elle qui tente de raviver la cohésion familiale, en se faisant beaucoup de souci pour ses parents et sa sœur. On gardera longtemps en mémoire le visage de Daniela Marín Navarro, les sourcils froncés, à la fois inquiète et interrogatrice, déambulant et se perdant dans les rues de San José, à l’instar de sa sœur Amalia qui disparaît parfois soudainement sans donner de signes de vie. Comme si cette errance physique et psychologique des personnages dans cette ville très urbaine et hostile, défigurée par les immeubles purement fonctionnels et les voitures omniprésentes, matérialisait leur cheminement dans une vie labyrinthique, où l’avenir n’ouvre pas de perspectives. 


A mesure que grandit le désarroi d’Elsa, on comprend qu'elle est plus fragile qu'on et qu'elle le pensait. Elle qui souhaitait aider sa famille à reprendre pied, voilà qu’elle constate que chacune et chacun trouve un certain équilibre, et que même Amalia a des choses à lui apprendre, notamment à lâcher prise et à s’abandonner au moment présent et à une forme d'irrationalité. Elsa semble aussi réfléchir à sa double culture, tiraillée entre ses racines costariciennes et sa vie européenne, sans jamais être réellement satisfaite du pays ou de la ville où elle se trouve.


Peut-être est-ce un portrait en creux du Costa Rica et de sa culture que dessine Valentina Maurel. Un pays plus connu pour sa nature paradisiaque, qui vit essentiellement de l’agriculture et du tourisme. Or la cinéaste nous montre l’envers du décor avec la capitale San José, une métropole moins accueillante, où la vie est rude. Pays d’Amérique Centrale en pointe sur des sujets sociaux et environnementaux, le Costa Rica est aussi et de longue date une terre d’accueil de populations en provenance des Amériques, d’Afrique et d’Asie, ce qui en fait un chaudron où bouillonnent un grand nombre de croyances et de coutumes. Ton animal maternel nous montre combien ces croyances et ces cultures imprègnent ses habitants, au mode de vie bien étrange pour nous autres Européens rationnels. Avec son film et son héroïne Elsa, Valentina Maurel établit un pont entre le Costa Rica et l’Europe, ouvrant à davantage de compréhension mutuelle, en éveillant notre curiosité pour ses personnages attachants. Autant dire que Ton animal maternel nous laisse avec un sentiment diffus, mêlé de trouble, d’incompréhension et de fascination. Ce qui en fait une proposition subtile et originale, que l’on n’est pas prêt d’oublier.

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