L'INVITATION d'Olivia Wilde

LE MOT : STAGNANT
Pour son 3e long-métrage, Olivia Wilde a décidé d’adapter le film espagnol de Cesc Gay, Sentimental sorti en 2020, issu de la pièce de théâtre Els veïns de dalt mise en scène par le même Cesc Gay.
Le rythme
L'Invitation est un huis clos dans lequel on suit deux couples, Joe et Angela (Olivia Wilde et Seth Rogen) et Piña/Hawk (Penélope Cruz et Edward Norton) qui se retrouvent autour d’une soirée qui prend rapidement un tournant inattendu. Olivia Wilde avait pu s’essayer à un exercice plus ou moins similaire à celui du huis clos dans Don’t Worry Darling (2022) dans lequel les personnages sont enfermés dans une même ville, faisant du décor un réel outil d'oppression.
Toutefois, le rythme installé dans L'Invitation m’a semblé artificiel, dévoilant, trop visiblement, les intentions de la réalisatrice. Dès la scène d’ouverture, on sent cette volonté d’instaurer un climat anxiogène, “tendu”, avec une cadence soutenue pour plonger directement le spectateur dans le film. Que ce soit dans les dialogues très explicites ou bien dans l’utilisation d’une musique éminemment stressante, donnant d'emblée le ton, j’ai eu l’impression de voir les ficelles de l'instauration de cette atmosphère avant d’en faire l’expérience. On pourrait s’attendre à des discussions plus succinctes où les reproches se cachent dans le non-verbal pour un couple usé par le temps… Quelque chose de plus insidieux et peut-être plus subtilement crescendo m'aurait davantage plu.
Scénario et « hétérofatalisme »
Pour ce qui est du scénario, il n’invente rien ; il reprend principalement la trame de la pièce de théâtre. Alors que l’on pourrait s’attendre à une approche plus progressiste en phase avec les problématiques de notre époque, Olivia Wilde se contente de reprendre une approche "hétérofataliste" sans remettre en question, à aucun moment, les raisons systémiques ou culturelles qui entourent cette problématique. L’"hétérofatalisme" (ou "hétéro-pessimisme") est un terme théorisé par Asa Seresin défini comme "l’ensemble des discours négatifs tenus par des personnes hétérosexuelles lorsqu’elles affirment que leur orientation est vouée à être dysfonctionnelle ou source de souffrance", sans que ces dernières soient prêtes à s’extraire des formats classiques du couple ni à engager une lutte politique pour s’en défaire. Le film appuie donc cette thèse en remettant en cause la structure du couple "traditionnel" ; toutefois, on n'aborde jamais les raisons de cet "hétérofatalisme". Les dominations patriarcales, les questions de genre, d’identité, les décisions politiques et les structures qui imposent cette vision du couple et répriment toutes les attitudes sortant de ce modèle sont autant de sujets exclus du cadre de ce film. Or, à titre d'exmple, le prisme du patriarcat aurait pu servir de grille de lecture pour expliquer le refoulement des émotions et l’absence de communication de la part de Seth Rogen, cet axe aurait été d’autant plus pertinent dans un couple reprenant un schéma conservateur avec une femme au foyer. De plus, le film pose l’expérience de l'échangisme comme le summum de l’ouverture et de la curiosité, alors que cette pratique est désormais de plus en plus partagée et acceptée du grand public. C’est d’ailleurs pour cette raison que ce genre de film peut exister actuellement et être distribué et produit par de grands groupes sans aucune prise de risque.
Enfin, sur la forme, tout est translucide, rien n’est suggéré. Bien que cela puisse se comprendre lorsqu’il s’agit de briser la glace sur des sujets sexuels, lorsqu'il s’agit de développer les problématiques profondes du couple, j’ai trouvé cela très poussif, servant uniquement un récit dramatique. Le film aurait, selon moi, eu plus de mérite en assumant sa comédie jusqu'à la fin.
Le jeu d'acteur
De manière générale, je trouve que le couple Olivia Wilde/Seth Rogen est nettement moins crédible que celui de Norton/Cruz. Une anxiété et une frustration très en surface pour Olivia Wilde et une aigreur trop crue pour un Rogen obtus (comme souvent), dont le manque de nuance m’a clairement déplu. Le couple Penélope Cruz/Edward Norton m’a semblé bien plus naturel, avec un jeu moins théâtral, apportant l’équilibre qu’il faut dans ce quatuor.
La mise en scène
Du point de vue de la photographie, bien qu’il n’innove en rien dans la réalisation d’un huis clos, je trouve le travail d’Adam Newport-Berra intéressant et juste. C’est pour moi le point fort de ce film qui arrive, grâce à sa diversité dans la photographie, à nous maintenir en haleine ; la proximité avec les personnages est bien maîtrisée, la composition des plans est toujours précise et parfois révélatrice d’un sous-texte. Le décor, réelle partie prenante de ce film, est aussi habilement intégré et inclus dans cet échange à quatre, permettant ainsi au spectateur de se sentir pleinement inclus dans cet appartement. Il révèle, là aussi, une facette des personnages parfois bien plus intéressante que les dialogues. Enfin, j’ai trouvé le montage notable, installant ce climat anxieux avec un découpage sec et froid, signature de Yorgos Mavropsaridis, habitué à créer ce genre d’ambiance en travaillant sur les films de Yórgos Lánthimos.
En somme, j’ai le sentiment qu’Olivia Wilde voulait à tout prix que le spectateur reste captivé par le film en insistant sur un rythme soutenu du début à la fin, ne prenant aucun risque sur la mise en scène, sur le casting et sur le scénario. Ce film est assez progressiste pour remettre en cause (avec parcimonie) la question du couple hétérosexuel, mais pas assez pour s’attaquer en profondeur aux raisons des problématiques de couple. Que ce soit sur le fond ou sur la forme, on reste sur quelque chose de mièvre, digne d’un film A24 finalement.



Critique très juste ! Bravo