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ADIEU MONDE CRUEL de Félix de Givry

Adrien Fondecave
il y a 18 heures
3 min de lecture
Le visage d'un adolescent derrière une grille, à laquelle il s'accroche avec la main, la nuit

LE MOT : DOUCEUR

Après quelques rôles en tant qu’acteur, la réalisation de courts métrages et la co-écriture du scénario du film d’animation Arco avec Ugo Bienvenu (beau succès critique et public), Félix de Givry réalise son premier long métrage avec Adieu monde cruel. Comme tout premier film, il comporte bien sûr des défauts et des maladresses. Mais dès les premières secondes, il met en place un univers artistique et visuel cohérent et affirmé, qui m’a happé. Tout commence avec le magnifique générique de début. Dans l’obscurité de la nuit qui s’installe, la caméra scrute la ville de Lisieux en Normandie, sublimée par la très belle photographie en pellicule de Tara-Jay Bangalter (fils de Thomas Bangalter des Daft Punk), avec un grain épais qui rappelle les années 1960 et 1970. Alors que les noms de l’équipe du film défilent dans une police rétro, à travers un long plan séquence tourné depuis le même point de vue, la caméra suit à distance les façades des maisons de la ville, des fenêtres éclairées ou éteintes… avant de progressivement zoomer pour se focaliser sur un adolescent en train de courir, afin d’échapper à d’autres jeunes qui le poursuivent. Ce jeune garçon qui court à perdre haleine, c’est Otto Vidal (excellent Milo Machado-Graner, inoubliable et génial dans Anatomie d’une chute), trop habitué à se faire harceler par ses camarades qui lui font vivre un enfer. C’est l’événement de trop pour notre héros, qui décide plus tard de se suicider, en envoyant une lettre d’accusation à tous ceux qui lui ont fait du mal, de ses camarades à ses professeurs. Ainsi commence Adieu monde cruel, et le film va dépeindre les conséquences de cet acte.


Même si on peut regretter que Félix de Givry ne le creuse pas davantage, dans son film il traite d’un vrai sujet de société, qui a explosé avec l’essor des réseaux sociaux, et qui s’avère dramatique pour un certain nombre de jeunes. Mais le cinéaste préfère aborder ce thème avec douceur et romantisme. A titre d’exemple, bien qu’Otto soit un garçon timide et réservé, il se livre parfois à des tirades lyriques, dont sa lettre en est la plus belle manifestation, non sans un certain humour. Adieu monde cruel est aussi le récit d’une fuite en avant, pour échapper à l’inhumanité de notre société actuelle. En effet, si le film est intemporel et difficilement rattachable à une époque, il est quand même ancré dans notre monde contemporain. Ce flou temporel confère au long métrage l’aspect d’une fable ou d’un conte. Sentiment renforcé par la belle voix-off de Françoise Lebrun, ancienne égérie de Jean Eustache, qui ajoute à ce film, très visuel et assez spontané, un côté littéraire. 


Et de fait, tout le long métrage est un hommage appuyé à ce mouvement et au cinéma français des 60 ou 70 dernières années. Certains pourront estimer que ce côté référentiel masque mal un certain vide scénaristique, pour ma part je trouve que toute la pertinence de cet essai est d’actualiser l’esthétique de la Nouvelle Vague et de créer quelque chose de neuf. Il est vrai que passée une bonne demi-heure d’exposition, le film fait un peu du surplace et est un peu trop enfermé dans des intérieurs exigus et étouffants, rythmé (ou plutôt non rythmé) par une routine monotone. L’ennui guette, je le reconnais. Néanmoins, Adieu monde cruel se tient par la beauté de ses images et par l’interprétation de qualité de Milo Machado-Graner et de Jane Beever (révélation du long métrage), incarnant des personnages attachants et donnant vie à une relation attendrissante. Je ne peux m’empêcher de regretter l’écriture un peu trop frileuse et manquant d’inventivité : avec de tels acteurs et une telle mise en scène, Félix de Givry aurait pu livrer un premier essai beaucoup plus marquant. Néanmoins, Adieu monde cruel est un film cohérent, dont les vingt dernières minutes regagnent en intensité et en intérêt, pour nous mener à une fin sublime, qui nous fait verser quelques larmes. 


Peut-être que le liant dans tout ça, c’est cette très belle musique d’Arnaud Toulon. Son lyrisme et son romantisme rappellent les grands compositeurs français des années 1960, tels que Georges Delerue (notamment pour Le Mépris) ou Michel Legrand. Mais Arnaud Toulon arrive à créer un thème mélodique totalement original (il me semble), particulièrement réussi et enthousiasmant. Une réussite qui me semble au diapason de l’ensemble du film. Oui, Félix de Givry évoque ici des cinéastes tels que François Truffaut, Jacques Demy, Agnès Varda ou Jacques Rozier. Mais il ne verse jamais dans la citation basique ou même le plagiat. Il crée quelque chose de neuf, un alliage précieux combinant nostalgie et contemporanéité. Autant dire que si Adieu monde cruel n’est pas un coup d’éclat, c’est un très beau premier long métrage, d’une grande poésie, qui donne envie de découvrir sans tarder les futurs films de Félix de Givry.


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