PARADISE de Jérémie Comte
- Cyriaque Onfray
- il y a 3 jours
- 3 min de lecture

LE MOT : SUNDANCE
Sur une plage au Ghana, dans une nuit bleutée, un homme voit un cargo de marchandises en feu, à quelques centaines de mètres à peine. Il ne pourra sauver personne et sera condamné à revoir les images d’un corps en flammes tombant dans l’eau. Cette scène que je viens de décrire ouvre Paradise, le premier long-métrage de Jérémy Comte, présenté à la Berlinale 2026 dans la sélection Panorama, et constitue sans doute une des clés de lecture du film, sur la relation entre un pays du Sud, le Ghana, et les activités des occidentaux, qui se croisent et s’influencent sans se voir. Cette image initiale va irriguer tout le film, avec l’idée de personnages et d’interactions étranges, imprévues. Il sera en effet ici question d’histoires parallèles, celles de deux jeunes hommes, soit d’un côté Kojo, Ghanéen ayant perdu son père dont on suit l’ascension dans un gang au Ghana, et de l’autre Tony, Canadien également orphelin de père, qui s’interroge sur l’amant épistolaire de sa mère. On assiste à une double quête d’identité, où les personnages se croisent sans se voir, et où tout ramène à la mer, découlant de l’introduction.
Paradise est un film thématiquement foisonnant, brassant un certain nombre de marottes du film d’auteur contemporain : la perte d’identité, les familles dysfonctionnelles, le traumatisme, etc. Si, sur le papier, le film devrait bien s’en sortir, en matérialisant ces questionnements, notamment autour d’une histoire d’arnaque téléphonique (un sujet déjà traité dans l’excellent Seules les bêtes, de Dominik Moll), le fait de s’inspirer d’une histoire personnelle et l’adjonction d’un co-scénariste ghanéen au projet ne semblent pas sauver un film qui ressemble à peu près à n’importe quelle “Sundancerie” telles qu’on les voit passer dans les salles obscures par paquets de douze. Si les séquences ghanéennes s’en tirent de façon relativement honorable, au moins pour les deux premières parties, les séquences au Canada, elles, sont d’une lourdeur pachydermique, avec des séquences de dialogues et de dispute mère-fils assez embarrassantes qui ressemblent à du Xavier Dolan en moins cher. L’image est au diapason de cela, très lisse, très propre, on est vraiment dans du pur produit de festival, c’est très joli, c’est bien fait, mais ça n’est jamais incarné, à l’exception, encore une fois, de quelques séquences au Ghana de facture un peu plus naturaliste. Même si le film s’emploie à se gâcher tout seul avec des séquences suresthétisées, très clip, variations autour de sa scène d’introduction, appuyant ses thématiques avec un certain manque de grâce.
Et quand dans son dernier acte, Paradise décide de renoncer à ses éléments de naturalisme, en fusionnant ses intrigues, ce qui devrait être un exercice de cinéma très étrange et engageant, on finit par s’en désintéresser tout à fait, tant l’intrigue est cousue de fil blanc et semble servir de prétexte à s’offrir des séquences instagrammables à l’envi, notamment dans son final. Tout cela est dommage, car le film n’est pour autant pas dénué de qualités, à commencer par Daniel Atsu Hukporti Adjorble, dont le regard est tout à fait sidérant, ou encore les prémisses de son intrigue, qui promettaient une belle étrangeté. Mais arrivé au bout du chemin, on est un peu déçu de l’endroit où le film nous a emmenés : l’étrangeté a laissé place à quelque chose de plus identifié, et la résolution de l’intrigue en fait apparaître les lacunes politiques, esthétiques et narratives, comme si le film avait eu peur de se laisser dérailler, et avait fait le choix de la sécurité.



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