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SOUDAIN de Ryusuke Hamaguchi

  • Cyriaque Onfray
  • il y a 29 minutes
  • 4 min de lecture

LE MOT : REGARD

Faire des films en France semble être devenu, pour les grands cinéastes japonais contemporains, une habitude ou un passage conseillé, et s’y sont essayés, avec plus ou moins de succès, des cinéastes comme Hirokazu Kore-Eda ou encore dernièrement Kiyoshi Kurosawa. C’est à cet exercice potentiellement complexe que se livre donc Ryusuke Hamaguchi avec Soudain, son dernier long-métrage, dont la présentation cette année à Cannes en Compétition a valu à ses deux comédiennes, Virginie Efira et Tao Okamoto, un double prix d’interprétation qui semblait relever, pour les chanceux présents sur place, de l’évidence même, quel que soit l’avis individuel sur le film par ailleurs.


Soudain, en effet, se présente au spectateur avec les oripeaux d’une austérité presque comique, que ce soit par son cinéaste, sa durée (3h16 au garrot, tout de même, c’est conséquent) et son sujet, à savoir les atermoiements d’une directrice d’EHPAD dont les méthodes novatrices rencontrent un certain nombre d’oppositions parmi ses collègues, ainsi que sa rencontre avec une metteuse en scène japonaise, atteinte d’un cancer en phase terminale, avec qui les discussions seront longues, théoriques et parfois complexes. Tout ceci, donc, pourrait avoir tendance à faire fuir le chaland, mais ce serait à mon sens une erreur, et même une très grave erreur. Car on fait face ici à l’un des grands films de l’année, voire de la décennie, un film où tout est magistralement exécuté, dans l’écriture, le montage, la direction d’acteurs et la mise en scène, un film qui, si l’on accepte de se laisser toucher par lui, a la capacité de devenir un véritable rouleau compresseur émotionnel.


Si Hamaguchi change de pays, ses méthodes, elles, restent les mêmes, à savoir la douceur, l’écoute, et le calme. La violence est éloignée le plus possible, ce qui se voit dès le plan d’introduction, où la caméra, filmant les toits de Paris, va lentement descendre jusqu’à montrer Virginie Efira, endormie dans le jardin de l’EHPAD, à côté d’une des résidentes en train de fumer une cigarette, une scène bucolique qui sera interrompue par le début d’un moment de violence qu’Efira va immédiatement désamorcer. Tout le dispositif du film va ainsi se baser sur l’humain, en travaillant le relationnel, le dialogue, dans une perspective que le film sait utopique, et qu’il propose donc comme objectif plutôt que comme modèle. 


Le fait de faire le film en France est d’ailleurs pour Hamaguchi un bon moyen de s’inscrire dans une tradition française de film d’auteur, que ce soit les cartons annonçant les dates, très rohmeriens (en particulier le Rohmer de Conte d’été), la façon de filmer Paris, loin des clichés touristiques, mais plutôt en filmant la ville depuis le sol, dans sa quotidienneté, et même le choix de la comédienne semble s’inscrire dans un mouvement du cinéma français : Virginie Efira, dont les embrassades sur les affiches des films où elle joue sont presque devenu un cliché du cinéma français contemporain, se voit ici offrir un rôle qui d’un même geste la traite comme une actrice du care tout en questionnant ce statut, potentiellement idéaliste.


C’est ici qu’intervient sa relation avec Tao Okamoto, une relation entre deux langues et deux pays, matérialisation du projet du film, une relation profondément fertile et fructueuse, donnant la part belle aux discussions, et qui pose en profondeur la question du regard au cinéma. Ici, le regard n’est pas, comme dans la majorité de la production, l’expression de l’intériorité du personnage, mais au contraire le cœur de la relation à l’autre. On ne s’exprime pas soi-même par le regard, dans Soudain, mais en direction de la personne que l’on regarde, dans toute sa complexité, sur un pied d’égalité. C’est d’ailleurs ce qu’exprime le comédien de la pièce d’Okamoto “Regardé de près, personne n’est normal”.


Ce rapport au regard a ceci de très beau qu’il finit par s’incarner dans le rapport au corps, des corps dont on rappelle la dignité, d’abord en théorie avec l’humanitude, cette méthode de soin que Virginie Efira tente de mettre en place dans son EHPAD, puis matériellement, avec ce dernier acte où la méditation devient le lieu de la relation entre les corps, dont on va chercher la beauté, même lorsqu’ils sont vieux ou malades, et dont la présence, même lorsqu’elle est socialement considérée comme anormale, n’est jamais un problème ou une gêne. C’est dans le cadre de cette harmonie profondément utopique, même lorsqu’elle touche au chaos, que se clôt le film, avec l’ultime réplique de Tao Okamoto “En vérité, il n’y a rien de plus beau que cette vie”, qui pose le projet du film comme un idéal d’inclusion, tout en étant conscient du caractère utopique et de la difficulté à mettre en place la chose, en témoignent tous les échanges dans le film au sujet de la réalité du capitalisme et de l’impérialisme, des échanges qui prennent le spectateur par la main, toujours avec douceur, une fois de plus. 


C’est bien là que se manifeste la force de Soudain, dans cette façon qu’il a d’accompagner son spectateur, de l’intégrer à son dispositif, dans une ouverture d’esprit qui sans cesse bouleverse et sidère et qui, dans la continuité des autres films de Ryusuke Hamaguchi, place l’humain au centre de tout, pour y trouver une beauté inhérente, qu’il capte et renvoie comme un miroir grossissant, avec une volonté d’égalité toujours renouvelée et absolument remarquable. Tout ceci a pour conséquence qu’au terme de ces 3h16, lorsque les lumières se rallument dans la salle, la sensation qui prime est celle d’un réveil un peu mélancolique et cotonneux, tout plein encore d’une tendresse, qui, dans le cinéma, fait parfois défaut.


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