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CAHIER CRITIQUE - FESTIVAL LUMIÈRE 2026

Noé Girot
il y a 59 minutes
6 min de lecture

Notre rédacteur Noé Girot a eu la chance de couvrir la dernière édition du Festival Lumière. Voici ci-dessous ce qu'il en retient.


PAIN AMER de Grigoris Grigoriou



LE MOT : HERMÉTIQUE

Première séance de cette édition 2026 du Festival Lumière, Pain Amer était pour moi l’occasion de découvrir le cinéma grec de cette période. Sur le traitement de son sujet et son écho actuel, ce film m’a paru particulièrement pertinent. En revanche, j’ai trouvé que le jeu et la composition des scènes revêtait un aspect théâtral décrédibilisant certaines interactions et nuisant à la fluidité de la narration. Ajoutée à cela l’insistance du biais dramatique, cela donne une atmosphère pesante et lourde, agissant, certes, comme un reflet du quotidien des personnages, mais dépossédant le spectateur de toute liberté d’interprétation et rendant ainsi son implication dans le film moins concrète. 


QUELLE HEURE EST-IL de Ettore Scola



LE MOT : PILE

L’un de mes coups de cœur de cette édition du Festival Lumière. Ce film fut d'abord l'occasion pour moi de découvrir l’œuvre d’Ettore Scola. Bloqué à Civitavecchia avec un père et son fils, on approche avec pudeur leur relation dont les années d’éloignement sont autant de codes à déchiffrer et viennent perturber toute possibilité de communication. Grand amateur des thématiques familiales, j’ai trouvé dans ce film une complexité qui m’a extrêmement touché. La non-linéarité de leur relation rend compte des différentes approches des deux personnages et explore la notion d’absence avec une justesse rare. La singularité de leur lien provoque une sincérité (et vice versa) qui fonctionne à merveille, donnant à ce duo une universalité permettant au spectateur de s’y retrouver. Après l'abandon de son fils, Mastroianni (le père) souhaite retrouver une place dans sa vie. Ébloui par ce sentiment d’utilité paternelle et dans le dessein de soigner sa culpabilité, il sera très vite confronté à la passivité de Michele (le fils). Michele a construit sa vie sans son père et s’est habitué à son absence ; le retour de son père vient alors chambouler son quotidien. On sent Michele désemparé face à l'enthousiasme de son père. Un décalage naît alors entre la volonté du père de retrouver son utilité dans sa relation avec son fils, le voyant toujours comme quelqu’un ayant besoin de lui, et Michele qui, bien qu’attaché à la figure paternelle, n’a nullement besoin de ce dernier. Sublimée par la caméra de Luciano Tovoli, la ville matérialise ce point de tension entre les deux protagonistes, une ville déserte qui donne d’autant plus de profondeur et de liberté aux personnages pour s’exprimer.


LA NUIT DE VARENNES de Ettore Scola



LE MOT : COMMÉRAGE

Casting royal pour ce road movie baroque. L'ingéniosité du choix de l’axe par lequel est racontée la révolution française est remarquable. Loin de toute représentation classique exposant la révolte, son origine et ses conséquences, nous sommes ici projetés dans un espace-temps restreint aux allures de huis-clos. On y raconte le bruit de la rumeur qui va, tout comme le carrosse de nos protagonistes, se précipiter jusqu'à Varennes. Une réelle course contre le temps s'opère sur une journée, donnant au métrage un côté documentaire télé (Inside revolution 1789 : 24h aux côtés de la bourgeoisie) ayant pour effet d’apporter de la crédibilité au récit et une proximité avec le spectateur. Cela installe aussi un rythme qui, joint aux dialogues, aux joutes verbales et aux extravagances des personnages, permet d’oublier le temps et de se laisser porter comme des passagers clandestins de ce voyage. La minutie dans la composition de certains plans rend chaque étape de ce road trip unique, masquant l’immobilité des personnages. 


UNE JOURNÉE PARTICULIÈRE de Ettore Scola



LE MOT : CLOISON

Reprenant une diégèse journalière, Ettore Scola nous livre une critique fine du fascisme italien. Porté par le duo puissant Mastroianni / Loren, ce film pose la confrontation et le rapport à l’autre comme dernier rempart face au fascisme. On touche au cloisonnement des personnes dans leurs espaces, à l’absence de communication, à l’utilitarisme auquel sont réduites les femmes et à notre degré de servitude au fascisme. Le travail sonore et le rapport au son est d’une qualité rare. C’est le bruit quotidien des matins qui font peser une charge sur la mère, c’est aussi le silence tout aussi lourd qui met face aux travail domestique lorsque que les enfants et le mari sont partis sans rien ranger, c’est le bruit de l’oiseau chantant qui emmène la rencontre, c’est la voix dissidente et révolutionnaire qui vient nous hanter et nous mettre face à nos contradictions, c’est la voix que l’on tait lorsqu'elle gêne, enfin, c’est la voix de la constante propagande fasciste que l’on finit par accepter et qui infuse en nous. Le tout est, là encore, magnifié par une méticulosité dans la composition des plans insistant sur ce sentiment d'enfermement de cette barre d’immeuble. 


LES OISEAUX, LES ORPHELINS ET LES FOUS de Juraj Jakubisko



LE MOT : FLORAL, ABONDANT

Et si nous faisions le choix de la folie pour nous soustraire à la bêtise du monde ? Pour faire face au cynisme de la guerre, Yorick, Martha and Ondrej ont décidé de vivre en autarcie, une vie loin des “fous” qui ont causé la mort de leurs parents. Comme si le temps s’était arrêté, nous avons à faire à des enfants qui se découvrent en même temps qu'ils découvrent le monde. L'arrivée de l’amour rebat les cartes de l’amitié entre Ondrej et Yorick, un jeu complice avec Martha installera autant d’instabilité. 

La richesse photographique de ce film foisonnant et surchargé contraste avec la misère dans laquelle sont plongés ces personnages. Le montage, la photographie ainsi que le jeu d’acteur instaurent un rythme soutenu, nous faisant perdre tout repère et nous plongeant directement dans la frénésie du film. Finalement, la confrontation aux horreurs auxquelles fait face Ondrej en prison l’ont transformé, il est désormais prêt à répondre à la cruauté du monde extérieur. Sans aucun doute mon coup de cœur de ce festival.

LA FEMME INSECTE de Shōhei Imamura



LE MOT : ENVAHISSANT

Découverte de Shōhei Imamura, figure phare de la Nouvelle Vague Japonaise. Il ressort de cette projection une atmosphère épaisse, écrasante du début à la fin. Critique sociale intense, ce film nous immerge dans le Japon des années 1960 avec son lot d’inégalité. L’absence de dramatisation et de pathos rend le récit d’autant plus percutant et donne au film des allures de documentaire. Les nombreuses ellipses permettent aussi de ne pas s’attacher aux personnages et nous donnent un regard objectif sur les situations. L’incarnation magistrale par Sachiko Hidari et son impassibilité rendent d’autant plus crues les horreurs auxquelles le personnage qu'elle incarne fait face pour sortir de sa condition sociale et de genre pour finalement reproduire le schéma de domination sociale. 

ESPOIR, SIERRA DE TERUEL d’André Malraux



LE MOT : MÉMOIRE

Ironie du sort, Espoir, seul long-métrage réalisé par André Malraux, devra s’achever prématurément devant la défaite des Républicains face aux Franquistes. Ce film sera par la suite censuré en Espagne et en France. Fascinant d’innovation dans la composition de certains plans, dans le rythme et dans le déroulé narratif, il allie le récit historique avec la qualité artistique au détour de certains plans qui nous permettent de prendre de la hauteur. Réalisé pendant la guerre d’Espagne, il s’inscrit donc dans le présent proche et porte une vision optimiste du futur. La lecture contemporaine, prenant en compte les débouchés de cette guerre et les conséquences qu’elle a eues, nous permet de saisir pleinement cette volonté de transmettre un message d’espoir.


37°2 LE MATIN de Jean-Jacques Beineix



LE MOT : VOLCANIQUE

Je me suis aisément laissé porter par cette relation passionnelle entre les deux personnages. Il m'a aussi semblé y voir quelque chose de très actuel dans le jeu de Béatrice Dalle, dans sa vision du monde, ses aspirations, son énergie débordante, son obstination mais aussi dans sa détresse et son mal-être profond. On retrouve une harmonie naturelle entre tous les personnages. Les rôles secondaires s'insèrent parfaitement dans le récit apportant une nouvelle atmosphère. De même, le découpage en plusieurs environnements introduit systématiquement une esthétique, un code vestimentaire singulier et une nouvelle étape de leur relation.


THE GRANDMASTER de Wong Kar Wai



LE MOT : MARQUETERIE

Comment finir le festival d’une meilleure manière que par ce film ? Vierge de tout synopsis, avant-propos et opinion sur ce métrage, j’abordais cette séance telle que j’ai pu aborder Fallen Angels, Happy Together ou encore Chungking Express. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque, au premier rang, je découvris la première scène. Véritable travail d'orfèvrerie, ce film expose tout le génie et le pointillisme esthétique de Wong Kar Wai. On sent le souci du détail dans chaque scène, chaque mouvement et chaque décor. Capturé par ce rythme et ce visuel grandiose, on se laisse facilement aller d’un tableau à l'autre. Les thématiques abordées m’ont semblé intéressantes faisant le lien entre la grande et la petite histoire, mais ne trouvent parfois pas assez de place dans cette œuvre et paraissent parfois trop au service de l’image rendant certains enjeux prévisibles ou répétitifs. 



Je remercie tout le personnel du Festival Lumière de m’avoir donné la possibilité d’assister à ces séances et de permettre à ces films de renaître sur grand écran. 

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