COLLAPSE d'Anat Even
- Mathis Gautherin
- il y a 3 jours
- 3 min de lecture

LE MOT : EFFONDREMENT
Parfois, dans le cinéma, la politique prime sur l'esthétisme. Ce n’est plus une question de mise en scène, mais une question de position. Se tenir là, caméra à la main au milieu des injustices et des massacres, et refuser de détourner le regard en dénonçant.
Ce mercredi 6 mai sort en salles Collapse, le nouveau documentaire de la cinéaste israélienne Anat Even. Un film né d'une urgence physique, d’un retour viscéral sur les lieux d’une vie passée, peu après le 7 octobre 2023. Anat Even est revenue quelques jours après cette tragédie à Nir Oz, son ancien kibboutz — communauté à vocation agricole ou industrielle, en Israël — et terre d’enfance, alors que le sang des victimes était encore chaud. Mais ce qu’elle rapporte n’est pas un simple reportage de guerre sur cet événement; c’est un témoignage qui explore le vertige d’un pays en plein naufrage moral, avec un pari risqué : dénoncer le génocide en Palestine à partir du point de vue israélien, tout en étant fermement opposée à la politique coloniale et impérialiste du gouvernement de son propre pays.
Le film s’ouvre sur un paysage de désolation et de destruction , paradoxalement habité par une nature qui reprend ses droits. Dans les ruines de Nir Oz, seuls des chats errants et des paons majestueux déambulent entre les maisons calcinées. Pour Even, le paon devient “un symbole de l’arrogance israélienne, du suprémacisme, de ce sentiment d’omnipotence dans lequel cette société se complaît” dans cette colonisation de la Palestine, de l’autre côté de la barrière.
La force de Collapse réside dans son cadre : la caméra filme, du côté du Kibboutz, les tracteurs qui continuent de labourer la terre sur laquelle se trouve désormais l’armée israélienne. Tandis que de l’autre côté de la clôture, c’est la destruction totale : bombes, chars, avions israéliens rasent tout sur leur passage, sans hésitation et exception. C’est cette simultanéité qui est insupportable. D’un côté de la clôture, le « musée du deuil » israélien vis à vis du 7 octobre ; de l’autre, à portée d’oreille et de vue, les explosions qui anéantissent Gaza et sa population. Le film refuse de séparer ces deux souffrances, tout en assumant l’impossibilité de filmer l’intérieur de l’enclave palestinienne.
Malgré l’absence totale d’images de Gaza — qui tendent à invisibiliser de facto la réalité sanglante en Palestine — Anat Even justifie cela par le refus de parler « à la place de » : comment parler de Gaza ? Ou comment un·e cinéaste, né·e au cœur d’un pays complice d’un génocide, peut-il ou elle porter à l’écran la tragédie d’un peuple qui en est victime, tout en faisant entendre une voix lucide et critique envers le régime dont iel est issu·e ? Des questions centrales que s’est posé Anat Even et qui sont à l’origine de la réalisation de ce film.
À la place, elle tente d’offrir un contre-point à travers une correspondance épistolaire entre elle et son ami Ariel Cypel, exilé à Paris et également producteur exécutif de ce film. Un dispositif qui révèle la fracture au sein même de la pensée israélienne dissidente : Anat, sur place, lutte avec son empathie pour les habitant·es de son Kibboutz victimes du Hamas, tout en étant horrifiée par la machine de guerre Israélienne et ses crimes contre l’humanité. Alors qu’Ariel, avec le recul de l’exil, exprime une honte et une colère froide, pointant du doigt le colonialisme inhérent au modèle même du Kibboutz ; et les limites du cinéma comme un prisme anecdotique face à l’urgence de la situation.
Leur dispute, scénarisée à partir de tensions réelles durant le montage, aboutit au départ d’Ariel du film. Quand les mots ne suffisent plus à pointer l’abîme éthique, le silence et la distance s'installent.
Ce contre-récit s’illustre également par un travail sonore remarquable où l’horreur devient acoustique. Utiliser le son pour dénoncer. La cinéaste interroge une ornithologue sur le comportement des oiseaux face aux explosions dans la bande de Gaza, et un expert en munitions sur le poids des bombes israéliennes. Ce mélange de précision technique et de poésie macabre rend compte de la déshumanisation arithmétique à l'œuvre.
On en ressort avec des images glaçantes : des colons qui célèbrent joyeusement l’idée de retourner à Gaza et appellent à l’anéantissement total de la population palestinienne et de sa culture, ou encore ce plan final d’un char qui force la caméra à se décaler. C’est tout le sujet de Collapse : le cinéma est un témoin gênant, une petite présence obstinée que la machine de guerre tente de pousser hors du cadre.
Collapse est donc un film inconfortable, parfois à la limite de l’insoutenable par ce qu'il laisse deviner malgré l’absence d’images de Gaza, mais absolument nécessaire. Anat Even signe ici un état des lieux qui hurle d'humanisme dans un monde qui semble avoir choisi l'aveuglement.




Commentaires