ENTRETIEN avec Arthur Harari pour son nouveau film L'INCONNUE
- Raphaël Chadha
- il y a 2 heures
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À l’occasion de la présentation du troisième long-métrage d’Arthur Harari, L’Inconnue, en compétition au Festival de Cannes 2026, notre rédacteur Raphaël Chadha a eu la chance de poser quelques questions au réalisateur sur son travail autour de ce film et de ses précédents.
Raphaël Chadha :
Bonjour Arthur Harari, ma première question porte sur Paul Valéry. En effet, le lycée du personnage de Sophie porte le nom de l’auteur. Je voulais reprendre sa citation : “le plus profond chez l’homme c’est la peau”. Qu’en pensez-vous ?
Arthur Harari :
Je ne la connaissais pas. Il se trouve que j’étais au collège-lycée Paul Valéry, c’est pour cela que je l’ai mis dans le film. Je connais beaucoup de citations de Paul Valéry ainsi que certains de ses poèmes, mais je ne l’ai jamais réellement lu. Cette citation est très juste, très belle. C’est vraiment lié à ce que j’essaye de faire au cinéma. On ne peut filmer que la surface des choses, de la même façon que dans la vie, on ne peut voir que la surface des choses, et pourtant, on s’efforce d’atteindre quelque chose de l’ordre de la profondeur.
Raphaël Chadha :
Ce que je trouve aussi très étonnant dans votre cinéma, c’est la notion de temps, à travers le souvenir. Notamment, dans la scène d’introduction de Diamant Noir, dans Onoda, 10 000 nuits dans la jungle aussi, le souvenir au moyen de la musique et dans L’Inconnue avec la scène du mariage. Comment voyez-vous le temps ? L’espace-temporel est-il un facteur important dans votre cinéma ou dans le cinéma en général ?
Arthur Harari :
Le cinéma amène la possibilité de la mémoire de manière troublante et là plus que je ne pensais avec les photographies et ce personnage qui documente par strates la métamorphose des banlieues.
On peut donner la sensation non seulement du temps mais de ce que représente le vertige du temps pour un personnage. Le vertige du temps était vraiment la matière d’Onoda, 10 000 nuits dans la jungle et finalement j’étais surpris que cela revienne dans ce film mais c’est dû aussi au fait qu’il traite d’identité et du rapport à soi.
Nous sommes des êtres tissés de temps, parce que nous sommes nous-mêmes le fruit d’une durée qui n’est pas finie. Même au-delà de la mort, ceux qui nous ont précédé se déposent en nous. Nous perdurons à travers les autres et l’espace.
Raphaël Chadha :
Dans la scène d’introduction, il y a le mouvement photographique de zoom par le personnage de David et au même moment, il y a un zoom fait par la caméra. Il y a donc quelque chose de très immersif dans l’art photographique de David. Avez-vous pensé à comment filmer cet art figé ?
Arthur Harari :
Oui, c’est presque la première chose que l’on a faite. Quand, gamins, on a commencé à faire des films avec mon grand-frère (Tom Harari), on a d’abord fait des photos, surtout mon frère. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est fascinant de voir des gens prendre des photos. Pourtant, on sait comment ça marche, mais si on prend le temps de regarder et d’être à la fois dans les gestes et à l’intérieur de ce qui est regardé, il peut se passer quelque chose. Il y a un trouble entre le flux et l’image arrêtée, qui a profondément à voir avec le cinéma. Peut-être parce que, précisément, le cinéma est un flux qui est fait à partir d’images fixes. Il y a la La Jetée de Chris Marker qui est vraiment le film puissant sur ça, comment la fixité et le mouvement ne s’exclut pas. Parce qu’encore une fois, à la base du cinéma, il y a une image fixe, puis une autre image fixe et c’est ça qui crée l’illusion du mouvement et de la vie.
Raphaël Chadha :
Puisqu’on parle de photographie, on est tenté d’évoquer Blow-Up de Michelangelo Antonioni et notamment cette technique d’agrandissement photographique. Et, lui-même dans son travail d’artiste plasticien, par les Montagne Incantate. On retrouve cela dans la BD Le cas David Zimmerman écrite avec votre frère (Lucas Harari) dont vous vous êtes inspiré pour ce film, quand Ari découvre les photos, il y a une sorte d’échelle rapprochée. Et dernièrement, dans votre film au moment du générique. Pour vous, qu’est-ce qu’une image, comment pense-t-on une image, et à quel moment une image devient une image ?
Arthur Harari :
Pour cet agrandissement dans l'œil au générique de début, il y a quelque chose qui nous aspiré dans cette image, dans ce négatif. Ça a à voir aussi avec le visage de Léa Seydoux qui a une espèce de mystère. Et, je me rendais compte que j’étais en train de faire la même chose que Diamant Noir, où le générique est une avancée jusqu’à ressortir de l’oeil…
Raphaël Chadha :
Le regard était important pour vous ?
Arthur Harari :
Oui. Le film de manière très simple et très ludique mettait en place toutes ces choses-là : un photographe qui cristallise de façon pulsionnelle une femme, qui l’attrape à travers la photographie et qui va finir par être attrapé dans le corps de cette femme. Ses yeux ne sont plus en train de la regarder, ils sont à l’intérieur d’elle et ce sont ses yeux qui regardent. On revient presque à la phrase de Paul Valéry que vous avez citée, il s’agit de traverser la peau. Pour moi, finalement, c’est une personne qui est enfermée dans une peau qui n’est pas la sienne. Donc, qu’est-ce qui se joue quand on voit le monde à travers deux trous qui ne sont pas ceux que l’on a eu depuis qu’on est né ? Tout change.
Si on a trouvé la bonne histoire, et qu’on arrive à être attentif à ce qu’elle met en jeu, c’est là la force de la fiction, ça déroule toute une série de possibles, sur lesquels on peut délirer théoriquement et produire des émotions.
Raphaël Chadha :
Il y a une différence entre le roman graphique et le film, c’est Eva qui est actrice et son court-métrage dans la bande dessinée traite d’une romance, quand dans le film il traite d’un crime. Est-ce que cela retranscrit quelque chose ?
Arthur Harari :
C’est sûr que ça retranscrit quelque chose. Cela faisait partie des endroits où je pouvais, par rapport à la bande dessinée, ouvrir des espaces qui m’entrainaient ailleurs.
Il m’a semblé intéressant d’aller vers le frisson, vers la violence, toujours de façon ludique.
C’est un film dans le film. Je pouvais en faire ce que je voulais. Je savais que le spectateur serait en partie piégé, parce que quand on débute la scène, on a pas moyen de savoir qu’on est dans un film. Et donc j’ai écrit, presque sans réfléchir, quelque chose qui me stimulait et c’est allé vers quelque chose de l’ordre de la vengeance. Je laisse aux spectateurs le soin d’analyser le pourquoi.
Raphaël Chadha :
On a cette habitude dans notre média, qui est de demander un mot qui résume le film, quel serait le vôtre ?
Arthur Harari :
La délivrance.




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