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ENTRETIEN avec Ferdinand Niquet-Rioux et Manuel Severi

  • Cyriaque Onfray
  • 23 juin
  • 14 min de lecture
Ferdinand Niquet-Rioux et Manuel Severi dos à dos nous font face

Entretien mené par Cyriaque Onfray, le 18 juin 2026 au Théâtre des Bouffes du Nord, transcrit à l’écrit par Nina Gayet et Cyriaque Onfray.


Pour en découvrir plus sur le collectif : https://www.batardsdores.com/


Et surtout retrouvez nous mardi 23 juin 2026, à 20h45 au Reflet Médicis pour la projection des deux courts-métrages dans le cadre de la soirée “C’est la loose” de films distribués par Ecce Films !


Cyriaque Onfray : Comment vous vous êtes rencontrés et comment sont nés ces deux films, Limoges et Qualiopi ?


Ferdinand Niquet-Rioux : C’est une très belle rencontre…


Manuel Severi : On s’est rencontrés parce que nous on a un collectif qui s’appelle Les Bâtards Dorés, qu’on a fondé quand on s’est tous rencontrés, la plupart en écoles nationales.


Cyriaque : Quelle école ?


Manuel : Avec Jules [Sagot], qui joue dans Qualiopi, c’est le TnBA, l’école nationale de Bordeaux [d’art dramatique]. On a fondé cette école avec Christophe Montenez (qui est maintenant à la Comédie française), Romain Grard, Lisa Hours, Ferdinand Niquet-Rioux, moi-même et Violaine Noël à l’administration… C’est vraiment une famille depuis 2012. C’est lors de notre troisième création, Cent millions qui tombent [1911], donc une pièce de Feydeau. Il nous fallait un rôle, on a fait des castings et Ferdinand est arrivé sur notre route pour cette représentation. Dans un premier temps juste pour ce spectacle. On a tellement aimé notre collaboration/relation dans le travail, qu’il a intégré le collectif, il en est devenu un membre à part entière. Ça c’est la rencontre, et on s’est mis en colocation un peu plus tard, ce qui nous a amené à beaucoup travailler ensemble parce qu’on était ensemble dans le même espace.


Manuel : Sur la genèse de Limoges, on donnait un stage toute l’année à Metz à raison d’une fois tous les deux mois, à des étudiants un peu en option théâtre, mais certains n’en faisaient pas du tout, comme Jean Baptiste, qui est mon alter égo dans le film. 


Ferdinand : Immense Jean-Baptiste… 


Manuel : Il est militaire maintenant ! Et il faisait du droit, donc rien à voir avec le théâtre. On devait faire un objet filmique à la fin de l’année, pour expérimenter le jeu caméra, sans aucune prétention. On n’avait pas trop d'idées, on avait écrit un scénario mais ça n’allait pas, on arrivait la veille du moment où on devait filmer ça sur trois jours, et on ne savait pas quoi faire. On avait vaguement une idée de quelqu’un, un prof, comme une mise en abyme qui donnait un cours de théâtre : on a trouvé une perruque la veille et mes lunettes de vue et on s’est dit “on verra”. On n’avait pas de scénario et on a fait un peu d’impro avec eux, on a vu qu’il y avait matière à aller plus loin. On a écrit des scènes, on rigolait vachement pendant le tournage, alors le soir on écrivait à l’hôtel, le lendemain on jouait. Plus on a fait ça, pendant 5 jours, plus on s’apercevait qu’il y avait un film en train de se construire, donc on a fait ça en continu, en flux tendu pendant 5 jours puis on est revenu finir le film pendant 3 jours, quelques mois plus tard. Et là est donc né Limoges, ils ne se doutaient pas qu’on ferait un film. 


Ferdinand : Et on est en procès avec eux… rires


Cyriaque : Des choses à ajouter Ferdinand ? 


Ferdinand : C’est ça, c’est un peu fou ce projet, c’est ce qui nous a rassemblé et donné envie de faire du cinéma avec Manu. Manu jouait et dirigeait les acteurs et moi je filmais, enfin je faisais le point car on n’avait rien du tout. On créait un peu notre Dogme, de manière très modeste mais avec nos envies sur un plateau de tournage : l’immédiateté, un rapport au jeu très très fort, peu d’artifice, des comédiens qui sont à peu près ce qu’ils sont dans la vraie vie…


Dans Qualiopi on en parlait beaucoup avec la cheffe opératrice mais on avait peur de quitter des conditions aussi pauvres. On a fait un tournage classique mais en s’inspirant de nos bricolages de quand on n’avait pas de moyens. 


Cyriaque : Quand vous avez reshooté pour Limoges, vous n’aviez pas plus de moyens ? 


Manuel : Non non….


Ferdinand : C’était avant de trouver un producteur ! On a trouvé un producteur un an après, j’avais rencontré [Emmanuel] Chaumet pour un autre truc… Mais on n’avait pas pu finir le film parce qu’on n’avait plus de moyens. Chaumet, grande icône du cinéma indépendant, a accepté de nous financer la post-prod et de nous financer un autre film après…. Limoges on l’a fait avec 300 balles : les billets de train, les pétards, les nappes blanches et un peu les costumes que l’on voit à la fin ! 


Cyriaque : Limoges et Qualiopi sont très similaires sur un certain nombre de points, j’y vois presque un film de formule, sauf qu’il y a un changement économique. Même si vous êtes fauchés dans les deux cas, il y en a un où vous avez quand même une prod et quelque chose derrière. Donc la question que je me pose c’est : pourquoi faire un deuxième film, et vous qu’est-ce que cela change dans votre façon d’écrire, de réaliser etc…?


Ferdinand : Déjà ce personnage nous fait tellement rire, y’a un peu de Manu mais en même temps c’est notre pire frayeur, en tant qu’artiste dans Limoges : on sait qu’il va rater, ça pourrait se déployer à l’infini par exemple dans une série, ce personnage, parce qu’on sait comment ça commence et comment ça finit, on sait qu’il va rater. C’est assez agréable d’avoir ce canevas là, qu’on avait trouvé. 


Chaumet nous encourageait aussi à faire un autre film avec lui, et on voulait poursuivre un autre film avec ce personnage. On a aussi eu envie de le voir évoluer psychologiquement, d’aller vers le pire. Il a eu des grands rêves avec la carrière artistique : ça n’a pas fonctionné, il se tourne vers un succédané de ça, qui est le soin, le développement, mais c’est même pas un coach de développement personnel mais professionnel, ce qui est un peu en dessous… Mais il essaye de reprendre un peu ce qui l’anime, c’est à la fois quelqu’un d’un peu pathétique mais qui a aussi une espèce de violence en lui qu’il veut un peu dominer etc. 


Donc on pouvait le changer de décor et on savait que ça allait évoluer. Là on écrit un troisième film, Le Royaume, donc en gros après l’art et le soin il va se tourner vers une sorte de troisième absolu qui est la religion et va intégrer une pseudo congrégation religieuse inspirée des Témoins de Jéhovah, un truc où on ne peut pas lui dire non… Ce film clôturerait un peu les aventures de Gaillard de façon tragique mais drôle. Au début, on voulait que ce soit encore moi qui filme et Laetitia [de Montalembert] qui est une cheffe opératrice que je connais depuis longtemps m’a dit, faut essayer d’évoluer tout en gardant ce côté là. La solution qu’on a trouvée c’est de filmer avec deux caméras, ce qui permet notamment dans les scènes de dialogue d’avoir un champ-contrechamp, d’être dans l’instantanéité… Chaumet nous a forcé à écrire le scénario, on ne voulait pas le faire mais c’était une super idée aussi parce que ça nous donnait une liberté sur le tournage, on l’a fait éclater et on a improvisé aussi. 


Le fait d’avoir plus d’argent c’était plus confortable, ça permettait d’expérimenter plus de choses, d’avoir une image un peu plus satisfaisante aussi, même si on avait dit à Laetitia “on veut le moins de projecteurs possible, le plus de lumière naturelle possible, pas d’HMC”. On a viré ce poste-là. On avait envie que les gens soient sans artifices, comme ils sont au réveil. Et ça se voit. On veut des gens qui soit ne sont pas acteurs soit sont exactement ce qu’on recherche.


Cyriaque : Les films me font un effet de gêne totale, qui est un sentiment que j’adore au cinéma…


Ferdinand : C’est notre passion aussi. 


Cyriaque : Il y a des scènes dans le film où je sais pas où me mettre : la scène de tentative de suicide dans Qualiopi puis toutes les scènes avec l’inspecteur qui incarne cette médiocrité du fonctionnariat… Comment cette gêne-là se construit sur le plateau ? 


Manuel : Je pense que la gêne est un peu un muscle, sur lequel on peut tirer jusqu’à un point de non-retour. Le tragique et le comique sont sur la même route et séparés par une question d’équilibre : tu fais un petit écart et tu tombes dans la comédie, tu fais un autre écart et tu tombes dans le tragique, un autre et tu vas dans le burlesque… Je mets souvent la perruque quand je travaille avec Ferdinand (rires) parce que ça nous met dans le truc et c’est comme si ça mettait le muscle à disposition. 


Je vais prendre Fabien Gaillard, Ferdinand va faire les autres personnages et on va dialoguer, trouver des idées. C’est comme si on se mettait dans “l’état d’esprit Gaillard”, quelqu’un qui chute, créé le malaise malgré lui… Si on tire ce fil-là, on arrive dans des situations qui sont un peu longues, la gêne c’est aussi la temporalité, faire que ça ne soit pas trop long : c’est un instinct mais aussi quelque chose de mesurable, j’irais pas jusqu’à dire que c’est une science mais voilà. Moi au plateau j’arrive un peu à guider les acteurs, dans les impros, vers ce qu’on recherche avec Ferdinand, on n’est pas que deux, même si on a communiqué en amont. On est un peu à poil, on sait pas trop ce qu’on fait au plateau. La technique se fait discrète et se met au service, je me mets en lien et au service aussi avec les acteurs, et avec Ferdinand. Le comique gênant est un moteur qu’on use et qu’on use ! 


Ferdinand : Les phases de casting sont hyper longues, ça serait impensable pour nous de le laisser faire par quelqu’un d’autre… Et pour chaque rôle on a vu une quinzaine ou une vingtaine de gens, ce qui est absurde pour un court mais bon, on va trouver des gens…


Manuel : Pour un rôle à chaque fois, jusqu’à 15-20 personnes.


Cyriaque : Vous avez vu 150 personnes en casting ?


Manuel : Non, par exemple Fabrice on l’avait déjà à chaque fois, mais en tout on a dû voir 30-40 personnes, oui. 


Ferdinand : On va voir ceux qui sont conscients de ce qu’on veut, cette gêne dont tu parles, que ce soit au casting ou en tournage, on veut à tout prix éviter que ce soit simulé ou explicitement montré : ça vient par le vide. Quand la scène commence au tournage, on donne quelques indications structurelles, mais on va beaucoup laisser faire les choses. Laetitia on lui a donné l’indication de rester la plus discrète possible, on a une approche un peu documentaire du tournage. Au casting, on va trouver des gens très réceptifs ou qui produisent ça naturellement. Florence elle a cette capacité, là elle peut improviser sans cesse et de manière très réaliste sur n’importe quel sujet. On n’avait du coup pas besoin de lui dire qu’on voulait de la gêne, non qu’elle soit gênante, au contraire, mais on arrivait, de façon difficilement nommable, à trouver pile le bon espace entre nous pour produire ça. 


Manuel : Un des secrets pour ça, c’est que pendant la phase de casting, on ne valide la personne que quand elle est OK pour traverser certains déserts pendant le tournage. Quand il y a un vide, c’est le moment où pour nous arrivent les choses, donc on installe quelques pions, on est tous d’accord pour dire que les choses font se passer d’une certaine façon, mais on n’a pas grand chose sur nous au début de la scène, il y a une acceptation du fait d’être un peu perdu. Vu que mon personnage est nul, il crée lui-même le désert, et ça permet de fuir l’efficacité de la scène et d’arriver à cette sensation de gêne. C’est pour ça que nos tournages prennent beaucoup de temps, Qualiopi a pris douze jours, on avait autant d’heures de rushs que sur un long-métrage, ce qui est énorme. Les impros sont très longues, parfois elles s’essoufflent, ce qui peut être désagréable au tournage, la scène des masques par exemple.


Ferdinand : Au montage, en revanche, c’est génial !


Cyriaque : Est-ce que vous pourriez un peu me parler du rapport à la violence dans vos films ? On a à la fois des personnages qui sont indubitablement des marginaux, on est loin du centre, c’est le théâtre de Limoges, on est vraiment dans une marginalité française, et je trouve en conséquence que ce personnage de Fabien Gaillard, qui est lui-même un excentrique, en même temps subit de la violence, et en même temps il est extrêmement violent avec les autres. 


Ferdinand : On a des retours très variés sur lui. Certains nous disent qu’ils le trouvent très touchant, d’autres que c’est un psychopathe. Il est les deux, et pour nous c’est venu dès le début, il a une énorme violence en lui, il a un besoin d’acceptation énorme, abyssal, qui (on le traitera dans le troisième film), peut-être qui lui vient de l’enfance. Il est très violent, il casse le poignet d’un élève, il peut être cruel, mais c’est un trouble, c’est ambigu. C’est ça qu’on voulait traiter dans Qualiopi, est-ce que Valérie était suicidaire de toutes les manières, et elle est tombée sur le pire coach qui soit, ou alors c’est vraiment lui qui la mène activement à ce geste, en la prenant comme tête de turc parce que c’est la seule sur qui il peut avoir un ascendant ? Pour nous, il est responsable. Il est très violent, il en a conscience ou non, mais à la fin il est tellement pathétique, et il échoue de façon tellement spectaculaire ! Pour nous, c’est parce qu’il a été violent dans le film, c’est pour ça qu’on doit le faire rater bien lourdement à la fin, pour que ça soit acceptable. 


Manuel : Il est affreux ! C’est cette profonde médiocrité qui peut le rendre touchant, parce qu’il veut tellement que ça marche qu’il est prêt à faire un croche-pied à la personne en face. Ça reste tout de même des violences un peu nulles : quand c’est vraiment violent, comme quand il gifle Jules, on essaie de cartooniser cette violence, de faire un plan très large sur cette clé de bras ratée, etc.


Ferdinand : C’est un mec problématique je pense.


Manuel : Oui, clairement. Cette violence n’est pas acceptée, d’ailleurs. L’idée, c’est qu’il est très médiocre, très nul, c’est de le faire rater tellement fort qu’il n’a pas d’autre choix que de sauver sa peau. Dans sa tête, il est obligé de faire tomber Valérie de la table pendant l’exercice de théâtre, parce que sinon son exercice est raté et il perd la face ! C’est ça qui le rend aussi médiocre. Il apparaît comme complètement absurde dans son rôle de coach, tellement il est mauvais. Quand on montre la violence, on peut la montrer au premier degré, pour qu’elle fasse vraiment peur, mais je trouve que dans nos films, la violence ne fait jamais peur. Par contre, on tient clairement à poser un point de vue dessus, en la rendant ridicule. On est gênés, mais cette violence n’est que médiocre, elle n’est pas virilisée ou érotisée, on reste dans un champ comique, ça reste nul, et commis dans un objectif nul, comme gagner un ballon. C’est un enfant dans un bac à sable.


Cyriaque : Ces deux films, à mon sens, s’inscrivent dans une tradition du film de loser, avec des marginaux dont on voit les lieux de la domination. Ici on est vraiment à la marge de la marge : c’est Limoges, c’est Montluçon, la grosse plâtrée de pâtes dans une salle des fêtes…


Ferdinand : On nous a dit qu’il y avait une vision sociale, un peu en retrait, mais c’est effectivement comme ça qu’on a pensé le personnage. C’est un mec qui a des rêves de grandeur, et on voit le tragique de cela. Il veut à tout prix accéder à quelque chose dont il pense que la société le lui a promis. C’est une violence hors-champ, qu’on ne montre pas, puisqu’on le traite comme un dominant dans ce cadre social. C’est un petit mec de région, il vit à Angers, ça rejoint un peu l’histoire de Manu qui est monté à la capitale, avec des rêves. C’est là que nous, on a de la tendresse pour le personnage. Certes, on a envie de l’agiter dans tous les sens, mais on ne va pas le faire mourir, on a quand même envie de le maintenir en vie.


Cyriaque : Par ailleurs, il y a dans Limoges et Qualiopi un aspect plus documentaire qui semble apparaître parfois.


Ferdinand : Outre la partie documentaire du casting et du tournage qu’on a évoquée, il y a au coeur du film un aspect docu peut-être moins évident, dans les moments où Gaillard, personnage éminemment fictionnel, s’en va, et donc la fiction se retire au profit d’un aspect plus documentaire, où on fait parler les comédiens/personnages, souvent ceux qui ont été le plus castés pour ce qu’ils sont. Dans Limoges c’était facile, c’était de vrais élèves, du coup ils vont parler de leur avenir, de leur vision du futur, et on a essayé de renouveler ça dans Qualiopi, à la fin, lorsqu’ils prennent le thé, et que c’est Fabrice, l’inspecteur qui leur parle. Pour nous, il a été une magnifique rencontre, il participait aux stages à Metz, où il n’y avait que des étudiants de 18 ans et Fabrice, ancien prof d’allemand qui venait d’arrêter de travailler. Il s’est proposé, au début on a un peu hésité, on se disait que c’était bizarre, et puis on l’a pris, et c'est un acteur absolument incroyable. C’est pour ça qu’on l’a pris pour le rôle de l’inspecteur Qualiopi. Pour la scène du thé, on lui a dit “Reste dans le personnage, mais parle de ta vraie vie, sans faire référence à des choses trop extérieures à notre fiction”. Dans le film, c’est donc sa vraie parole à ce moment-là, il a très intelligemment dosé entre son personnage et qui il est, son récit collait parfaitement à ce personnage de coach qui continue à faire ça pour faire des rencontres et tromper un peu la solitude, et ça vaut pour toutes les prises de parole de la séquence, notamment Alwena. Ceux qui ont vu le film ont trouvé ça touchant, mais ils n’ont pas forcément vu que c’était exogène à la fiction. 


Cyriaque : Je trouve que ces séquences permettent d’ancrer le film dans une réalité matérielle de ces marges dont je parle, lui permettent d’être autre chose qu’un simple exercice de comédie un peu méchante, en donnant aux personnages d’être plus que des “victimes” de Gaillard, en ancrant sa violence dans une forme de réalité, celle d’un vécu, de rêves, avec les affects très différents des gamins de Limoges et des salariés de Qualiopi. 


Manuel : Sur cette notion de marge, il faut dire qu’on nous a proposé de caster des vrais acteurs, dans des agences spécialisées. On a essayé, et ça ne fonctionnait pas, parce que dans les agences les acteurs sont au centre et pas à la marge. C’est des acteurices assez normés, qui répondent à beaucoup de critères validés, comme nous d’ailleurs. Dans le cinéma qu’on fait, les histoires qu’on raconte, la singularité de chaque acteur ou actrice de nos projets, nous attirent, cet endroit où ils ne sont pas attendus mais où ils sont brillants. Et quand on filme, ils sont incroyables, si l’on en croit les retours qu’on nous fait. On préfère graviter autour du centre plutôt que d’y aller directement.


Ferdinand : On le refuse même obstinément. 


Manuel : La marge nous inspire plus, on la trouve plus en lien avec nos histoires personnelles, et dans tous les cas, on est plus attirés par elle. 


Cyriaque : On approche doucement de la fin : vous avez dit avoir commencé à travailler sur un troisième court métrage ?


Ferdinand : On a déposé le scénario au CNC, on l’a écrit en deux jours, ce qui ne nous était jamais arrivé, on aimerait tourner en janvier-février 2027, ça s’appelle Le Royaume. On a eu l’idée d’en faire un programme long, suggéré par Chaumet, notre producteur. Ces trois courts-métrages seraient donc épisodiques, et on va également tourner des éléments pour les raccorder entre eux. C’est encore en réflexion.


Manuel : Le Royaume sera un court, mais on compte articuler les trois ensemble. 


Ferdinand : Pour le troisième, on trouve ça intéressant, pour renouveler le truc, que Gaillard ne soit plus le chef, que les rapports soient inversés, qu’il arrive par la petite porte en faisant acte d’humilité, après s’être pris des tôles dans Limoges et Qualiopi. On a inversé la formule. Par ailleurs, on est en train de développer une série avec une jeune scénariste très talentueuse, Gabrielle Névé, et deux long-métrages, l’un avec le collectif Les bâtards dorés, et l’autre qui rejoint l’aspect documentaire dont on parlait, un polar sur un détective privé dépassé par son époque. On est très excités par l’idée de se frotter au genre, de montrer une enquête… L’idée, c’est de faire du documentaire où l’on protège ceux qu’on documente par la fiction qui l’entoure. On a toujours besoin de mettre du documentaire, de la profondeur dans ce qu’on filme, même quand il s’agit de sketches, comme Limoges/Qualiopi


Manuel : Nous mêmes, on n’est clairement pas à la marge, mais on travaille avec des gens qui le sont. Par exemple au théâtre, avec le collectif Les Bâtards Dorés, le prochain spectacle c’est avec Luis Sagot qui est metteur en scène, qui ne vient pas du théâtre à la base, reconnu en situation de handicap. On a tendance à s’entourer de personnalités singulières et de forces de vie, qui ont su s’imposer aussi face à certaines choses. C’est le cas de Fabrice notamment, qui a un parcours de vie assez incroyable. Quand on en parle, quand c’est filmé, quand on le dit c’est évident. 


Ferdinand : C’est pas que pour le film, mais tout autour aussi, ce qui nous excite presque autant, nous donne presque autant de raison de le faire que le film comme produit final : le fait de passer du temps avec lui, dans sa vie… C’est des choses vraies : un rapport à la vérité, vu qu’on vient du faux, du factice, on a un peu un rejet du simulé, du faux mais une exigence de jeu.

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