ENTRETIEN avec Lav Diaz pour son film MAGELLAN
- Raphaël Chadha
- 28 déc. 2025
- 14 min de lecture
Dernière mise à jour : 29 déc. 2025
En décembre 2025, notre rédacteur David-Alessandro Nigris a eu la chance de s’entretenir avec Lav Diaz autour de son nouveau film, Magellan, découvert à Cannes au printemps et revu en avant-première peu avant la rencontre. David a été accompagné de deux autres membres de notre collectif : Jérémie Prigent pour l'organisation de l'interview et Noémie Wehrung, qui a filmé et monté l'entretien, disponible sur notre chaîne YouTube ici.
Capitaine au service de la Monarchie portugaise, Magellan est un navigateur audacieux, assoiffé de repousser à des fins personnelles les limites du monde connu et prêt à tout pour satisfaire ses rêves. Quand, finalement, la Couronne d’Espagne lui confie le commandement de sa flotte des épices, le goût du pouvoir ne tarde pas à révéler du pieux explorateur un visage tout autre, qui le conduira aux confins de sa démesure et face au prix de ses ambitions…
À rebours de la légende, le voyage que dépeint Lav Diaz avec raffinement est une contre-épopée sanglante et fiévreuse, marquée par la faim, le doute et les divisions meurtrières, poussant l’homme et son équipage à l’extrême limite de leur condition. Une fresque à l’envoûtante beauté, où se dévoilent un à un les rouages d’une oppression impérialiste dont la foi n’est que le paravent et la christianisation le cheval de Troie. Derrière le mythe de la découverte, les prémisses impitoyables de toute colonisation ; sous les oripeaux de l’héroïsme, la chronique amère et tout en nuances d’une tragédie qui fut celle de toutes les conquêtes…
Merci encore à Lav Diaz de nous avoir fait l’immense honneur d’accepter de nous rencontrer pour cette interview.
Merci également à Josiane Scoleri pour son soutien et sa contribution !

DN — Cher Lav Diaz, c’est un plaisir et un honneur de vous rencontrer… Comment ce projet a-t-il vu le jour ? Était-ce un désir de longue date pour vous ?
LD — Je suis Philippin, et Fernand de Magellan est une figure majeure de notre histoire. Il a été le premier Européen à poser le pied aux Philippines, qui n’étaient alors pas encore considérées comme un archipel, ni même encore les Philippines, bien sûr… L’idée de ce projet m’est venue il y a huit ans, lorsqu’Albert Serra a organisé une exposition de mon travail à Barcelone. Il a vu certains de mes films, puis nous avons bu du vin, du café, et il m’a dit : « Lav, nous pouvons vous aider si vous avez une idée qui permettrait de créer des liens entre les Philippines et l’Espagne… Nous avons le Conseil des Arts ici. Nous pourrions peut-être vous aider à obtenir des fonds… » Je me suis dit : « C’est Magellan ! » Nous avons fait la même chose avec le Portugal, et Joaquim Sapinho m’a dit : « Nous pouvons vous aider si vous avez une idée qui lierait les Philippines au Portugal. Nous pourrions faire une coproduction… » J'ai répondu : « C’est Magellan ! ». L’Espagne, le Portugal, les Philippines. C’est simple : Fernand de Magellan était portugais, il a quitté le Portugal pour l’Espagne, puis est allé aux Philippines… C’était donc tout naturel. C'était il y a huit ans, et l’année dernière, nous avons tourné… après avoir obtenu un petit financement. C’était une suite logique. Et en tant que Philippin, je suis heureux d’avoir réalisé Magellan.
DN — Cette œuvre est, je crois, votre premier film historique, en costumes… Avez-vous trouvé cette expérience enrichissante, pour une première dans ce genre ?
LD — Eh bien, j’avais déjà réalisé un film d’époque… Berceuse pour un sombre mystère, qui fut projeté à Berlin…
DN — Ah oui, d’accord, je ne l’ai pas encore vu…
LD — Celui-ci se déroulait en 1896, et était aussi très connecté à l’Espagne… C’était 1896, la révolution philippine contre la domination espagnole…
DN — Oui, avec José Rizal…
LD — Oui, de 1896 à 1898. Donc Berceuse pour un sombre mystère était aussi un film d’époque… Mais, Magellan, comme vous le savez, se passe il y a 500 ans. 500 ans ! J’ai donc pris beaucoup de plaisir à le faire, notamment en raison des aspects esthétiques du projet… Il faut travailler énormément, sur les décors, sur les costumes… Comment imaginer un monde qui existait il y a 500 ans ? C’est le genre de travail qui, vous savez…
JP (Jérémie Prigent) — Cela donne beaucoup de questions à se poser…
LD — Oui. J’ai effectué beaucoup de recherches, beaucoup lu, et pour tous les costumes, on a beaucoup travaillé… On a réussi à y arriver, donc nous en étions capables… Ce fut un mélange de travail acharné et d’une certaine forme d’amusement aussi.
DN — Et le résultat est somptueux…
LD — Il faut aussi beaucoup de connaissances pour parvenir à ce genre de vision, d’image, de regard, en quelque sorte…
DN — Oui, et je trouve ça très pictural… Magellan est un film très pictural. On connaît tous votre grand intérêt pour la littérature, en particulier pour la littérature russe — celle de Tolstoï ou Dostoïevski — mais je trouve aussi votre cinéma très pictural, de plus en plus pictural…
LD — À cause des plans fixes ? Hahaha.
DN — Eh bien oui entre autres. Je pense que vous avez regardé beaucoup de tableaux…
LD — Oui, bien sûr.
DN — Comment définiriez-vous votre rapport aux beaux-arts et aux arts visuels ?
LD — Eh bien, mes films sont très visuels, d’une certaine manière… Il n’y a pas de manière préméditée de regarder en direction des toiles, mais en même temps, les connaissances que j’acquiers avant de faire un film — un film [en général], mais particulièrement dans le cas de Magellan… J’avais besoin d’établir un lien avec Magellan, ce qui implique beaucoup de recherches, et pas seulement de lire l’épopée officielle du personnage…
DN — Oui, c'est très documenté…
LD — Sur l’histoire de mon pays, mais aussi l’aspect visuel de l’époque. Pour savoir à quoi ressemblait le XVIe siècle. On crée des images saisissantes…
JP — Les détails !
LD — Oui, les peintures de la Renaissance… Quand on regarde ces œuvres, il faut que votre cortex visuel soit préparé, en quelque sorte… Tourner ce film, c’était comme peindre sur une toile… Refaire naître l’esthétique de l’époque, l’apparence de mon peuple quand il vivait nu, et puis nous avions cette immense générosité de la nature, son abondance… Et en Europe, il y a ces couleurs, vous savez : les bleus, les rouges… Il faut aussi travailler sur ces aspects. Et ce bien que le film ait d’abord été imaginé en noir et blanc, puisque je travaille essentiellement ainsi…
JP — Ah, au départ il devait être en noir et blanc ?
LD — Oui, il a été conçu comme un film en noir et blanc. Nous avons décidé de le faire en couleur uniquement parce que nous l’avons tourné en couleur et qu’au moment de la postproduction, nous avons réalisé que les couleurs étaient trop belles…
DN — Je pense que vous avez bien fait.
LD — Je pense que c’était la bonne décision pour ce film.
DN — Oui… Cependant, j’ai lu que vous aviez ce projet de monter et présenter dans deux ans…
LD — … une version de 9 heures ?
DN — Oui…
LD — Nous sommes seulement en discussion sur le sujet mais, vous savez, il s’agit d’un autre film… Nous avons dû couper, parce que nous avions beaucoup tourné, mais si nous remontons un autre film, ce sera un autre film. Celui-ci est un projet unique, et le prochain le sera tout autant…
DN — Oui, j’en ai bien conscience… Je voulais uniquement vous interroger sur le fait qu’il pourrait être de nouveau en noir et blanc…
LD — Peut-être, peut-être pas… Nous l’ignorons encore. C’est toujours une décision que nous prenons en post-production. Ce fut la même chose pour Norte, La Fin de l’Histoire… Je ne sais pas si vous l’avez vu, mais ce film était aussi initialement prévu en noir et blanc. Toutefois, au montage — non, une semaine avant le tournage — j’ai décidé qu’il devait être en couleur car, voyant les couleurs des lieux où nous tournions, je me suis dit : « Oh, les couleurs sont si belles ici… ». Enfin, ce genre de perspective…
DN — Oui, et le résultat est, une fois de plus, magnifique. C’est très intéressant, car je n’ai pas vu tous vos films, mais je crois que Magellan est votre premier film en couleur depuis Norte, et cela me frappe car avec ce film, vous vouliez explorer la possibilité d’une fin de l’Histoire…
LD — Le fascisme.
DN — Tandis qu’avec Magellan, vous explorez maintenant en quelque sorte le début du problème, les origines…
LD — … du fascisme dans le pays.
DN — Oui, car celui-ci est très lié à la colonisation et au totalitarisme, de manière générale…
LD — Oui, c’est précisément lié à cela, car lorsque je repérais les lieux de tournage pour Norte, La Fin de l’Histoire… (Mais c’était une autre histoire !)
DN — Oui, bien sûr !
LD — Le titre initial devait être La Lanterne. Vous savez, la lanterne de Noël… Parce que le producteur avait trouvé une histoire humaine très émouvante à propos d’un prisonnier, d’un criminel qui attendait toujours sa femme, et dont la passion étaient les lanternes de Noël. Il en fabriquait donc pour les fêtes, en attendant sa femme qui ne venait jamais. Alors, pendant les repérages, bien sûr, je retravaillais déjà le scénario, sans dire au producteur que le film allait traiter de la naissance du fascisme aux Philippines sous Marcos. Du coup, pendant ces repérages, nous étions dans les endroits où Marcos avait grandi — parce que Marcos a instauré le fascisme dans le pays en devenant dictateur. Alors, je me posais cette réflexion : « Waouh, l’endroit où il a grandi est si beau… Mais comment est-ce possible ? ». C'était un fasciste, vous savez… « Comment le fascisme a-t-il pu naître dans un endroit aussi beau ? » C’est la question qui me hantait durant le tournage : « Comment le fascisme a-t-il pu germer dans l’esprit d'Hitler ? »
JP — « Comment le beau peut-il se faire aussi laid ? »
LD — … « Comment le fascisme a-t-il pu germer dans l’esprit de Marcos ? Comment le fascisme a-t-il pu germer dans l’esprit de Poutine ? » Vous savez, c’est toujours la même question : « Comment le fascisme a-t-il pu germer dans le cerveau abruti de Donald Trump ? » Vous vous posez ces questions…
DN — Il naît toujours la douleur où la douleur se trouve…
LD — Oui, de la douleur…
DN — … et de l’incompréhension.
LD — De l’incompréhension…
DN — De la vie, des êtres vivants…
LD — C’est comme le fondamentalisme. C’est toujours cela : on interprète mal, on juge mal…
DN — C’est une nouvelle forme de religion…
LD — Oui, avec ses nouvelles interprétations, ses nouvelles distinctions…
DN — C’est intéressant, car Norte était déjà l’histoire d’un homme qui, à la fin, se retourne contre ses propres idéaux… Et avec Magellan, je crois que l’on retrouve une situation similaire : au début, Magellan est quelqu’un qui veut — bien sûr — faire des profits, mais peut-être avant tout découvrir le monde, prouver quelque chose à lui-même et à son peuple. À la fin, il est devenu…
LD — … impérialiste.
DN — Un tyran.
LD — Oui. Les choses l’ont changé, vous savez… Parce que, si vous faites des recherches — j’ai fait des recherches sur Magellan pendant sept ans —, il était très jeune au moment de la campagne portugaise aux Indes… Lui et ses compagnons étaient à Cannanore, à Cochin, au Kerala, où il y eut beaucoup de pillages et de massacres. Il était jeune et loin de tout… Il a également participé aux débuts de la traite négrière en Afrique, ainsi qu’à la campagne au Maroc, où les Portugais ont aussi pillé, attaquant les Marocains pour rapporter des marchandises au Portugal… Puis ce furent les campagnes de Goa, puis finalement vers Malacca et la Malaisie… Grâce à Magellan, Albuquerque a conquis la Malaisie, qui est devenue colonie portugaise pendant 150 ans. Alors, imaginez le plan… Parce que tout a commencé avec eux : Magellan, Francisco Serra, Almeida, Albuquerque, Sequeira, tous ces hommes… C’étaient des êtres humains, vous savez. C’est la triste réalité de l’ambition, des idéaux… Et tout cela, vous savez, faisait partie de l’éthos de l’époque : ils voulaient découvrir le monde, et en même temps, aspiraient à la richesse et au pouvoir. Magellan était préparé à cela lorsqu’il est venu soi-disant “découvrir” une nouvelle route vers les îles aux épices. Il savait déjà ce qu'il faisait. Il était tellement prêt, tellement prêt…
JP — Il y a une séquence, lorsque son ami, au Portugal, avant son départ, lui dit : « Tu n’y vas que pour l’argent… » Et Magellan le sait !
LD — Oui, il le sait. Il s’agit d’une figure authentique, historique : Francisco Miranda, qui était un poète, et son ami…
DN — À titre personnel, j'ai été très impressionné par l’une de vos séquences nocturnes oniriques. Elle m’a évoqué la peinture du Caravage…
LD — Oh oui, oui… La lumière, les gestes…
DN — Les gestes, et le clair-obscur.
LD — Oui, le clair-obscur, la lumière…
DN — En tant qu’ancien étudiant en art, j’ai été très impressionné, et touché, par ce choix esthétique. Je trouve que cela donne un véritable trésor.
LD — Ah oui ? Merci beaucoup !
DN — J’aimerais parler un peu de votre relation avec Gael García Bernal, qui est très célèbre… Était-ce nouveau pour vous de travailler avec un acteur professionnel aussi renommé ?
LD — Ce fut un grand changement, car c’était aussi la première fois que je travaillais avec des acteurs étrangers, et avec son statut, vous savez… Mais je connaissais bien son travail — Y tu mamá también, Amores perros, tous ces films — et lui connaissait aussi certains de mes films, grâce aux festivals de cinéma mexicains. Alors, au moment de l’inviter, il était notre choix, notre seul choix — celui d’ Albert, Joaquim et moi. Et lui a dit « oui ». Il voulait travailler avec moi, avec nous… Ce fut une question de culture. J’ai tellement l’habitude d’avoir ma petite équipe aux Philippines… Maintenant, il y a une équipe espagnole, portugaise, philippine. On les mélange, vous savez…
JP — Super expérience !
LD — Beaucoup de décisions concernant la logistique, l’organisation… Mais en même temps, l’accent fut mis sur la vision, bien sûr. Et puis, avoir un acteur tel que lui… Il ne s’agit pas d’adapter des figurants, car j’insiste pour que l’on reste fidèle à la même approche du cinéma : on utilise une petite caméra, avec un éclairage limité. La lumière naturelle est bonne là-bas, vous savez, donc nous utilisons la lumière naturelle…
DN — De quelle façon avez-vous collaboré ? Comment avez-vous travaillé ensemble ?
LD — D’abord, il y a la langue. Il est mexicain, hispanophone, et il connaît un peu de portugais… J’ai écrit le scénario en anglais, dont il y avait une traduction en espagnol et en portugais. Et il apprenait… Il a appris le portugais durant deux ans avant le début du tournage. Nous avons aussi passé un peu de temps ensemble et fait connaissance. La première fois, nous nous sommes rencontrés à Lisbonne, pour quelques jours. Nous nous sommes également rencontrés dans les festivals et avons communiqué par e-mail, nous envoyant des documents, des idées sur le scénario, etc… Tout se passait bien jusqu’au tournage qui, évidemment, est une tout autre histoire. Car pour un tournage, un acteur et un réalisateur préparent tout. Je suis aussi le scénariste du film, donc il y a énormément de travail, un travail acharné de part et d’autre… Pour lui, apprendre le portugais fut également un défi à relever, car il s’agit d’une langue différente, d’un ton différent, d’une approche différente en termes de réflexion…
DN — Et une manière différente d’être dirigé en tant qu’acteur.
LD — Oui, mais c’était formidable. Il est aussi étudiant en histoire… C’est un acteur très réfléchi et très humaniste dans sa façon d’aborder l'histoire, ainsi que la condition humaine… C’est donc plus facile ainsi, car il n’y a pas beaucoup de discours à tenir sur la manière de procéder. Vous savez, comprendre des figures emblématiques comme Magellan, toujours dépeint comme un héros, alors qu’il n’était qu’un être humain… Il y a beaucoup de mythes autour de ce personnage, comme vous le savez, et lui, en tant qu’étudiant en histoire, sait que nous n’avons pas affaire à un héros, mais simplement à un être humain. Un être humain qui avait de vastes connaissances en navigation, voulait conquérir des territoires et accomplir certaines choses pour son compte personnel, [voire] peut-être pire… Donc c’est facile. Il y a beaucoup de conscience et de compréhension…
DN — L’Histoire a été ma première passion, vous savez…
LD — Je vois… Si l’on connaît bien l’Histoire, il est plus facile de comprendre la condition humaine.
DN — Oui, je le crois. Vous avez aussi une relation très particulière avec les paysages. Je sais que vous avez grandi dans une forêt…
LD — Dans le sud du pays, oui.
DN — Dans un habitat très exposé aux forces et aux risques naturels.
LD — Oui, oui…
DN — Comment cela a-t-il façonné votre rapport à la Nature et votre vision de la condition humaine ?
LD — L’endroit où j’ai grandi est, d’une certaine manière, très soumis à la Nature. La vie aux Philippines est extrêmement dépendante de ses caprices, car nous sommes le pays le plus touché au monde par les typhons. Nous subissons entre 20 et 26 grosses tempêtes, typhons ou ouragans, nous sommes le pays le plus exposé aux ouragans. Nous devons donc faire face à de grosses tempêtes, à des cyclones, à des typhons chaque année. Nos vies sont rythmées par cette situation. Nous sommes toujours confrontés aux caprices de cette Nature : il y a des inondations, des glissements de terrain, de grosses tempêtes, toujours… Beaucoup de destructions. La géographie change constamment… Les enjeux géopolitiques aussi, avec les allées et venues de forces diverses, humaines ou autres. Là où j’ai grandi, c’est toujours comme cela. On est toujours confronté à la nature. C’est une région très pauvre, le sud du pays… C’est la région musulmane des Philippines. Nous n’avions même pas d'électricité à l’université. Mes parents étaient travailleurs sociaux et œuvraient pour l’éducation des populations autochtones du Sud.
DN — Votre père était un enseignant socialiste il me semble…
LD — Nous vivions là-bas et mon père, en effet, était socialiste… Nous avons connu ce genre de situation, vous savez… Nous comprenons ce genre de souffrance, ce genre de sacrifice, toujours… Et nous sommes sans cesse confrontés à ce rapport à la géographie.
DN — Et je pense que cela influence beaucoup notre vision de la condition humaine, et même des conditions autres que la vôtre…
LD — Oui, nous voyons beaucoup de pauvreté, beaucoup de contrariétés dans la vie…
DN — Toute cette adversité…
LD — Oui, l'adversité de la vie… Les dysfonctionnements du système aussi. Nous avons un système politique très dysfonctionnel, un système très négligent… On le voit bien là où j’ai grandi. C’est flagrant. Le fossé entre la bourgeoisie et l’expérience prolétarienne de la pauvreté… La pauvreté est vraiment la pire forme de violence. Elle est très violente. Je l’ai vu.
DN — D’une certaine manière, cela revient à tuer des gens sans même les voir… C’est [du moins] ainsi que je le perçois.
LD — Oui, c’est le genre de réalité qui change radicalement votre vision de la vie. Qui vous définit.
DN — Je le pense aussi… Et dans vos films, la force de la Nature, cette idée romantique — inhérente au Sublime — que les êtres humains sont si petits, si vulnérables, si faibles face à la Nature, est très présente. Et je pense que cela vient de votre expérience d'enfant et de tout le savoir personnel que vous en avez tiré.
LD — De ce rapport à la géographie et à la Nature, oui…
DN — C’est [en tout cas] très présent, omniprésent dans vos films.
LD — Je dirais que c’est la vérité de mon être, en quelque sorte, ce rapport à la Nature. J’entretiens avec elle et avec la géographie ce type de rapport. Les lieux où j’ai grandi ont conservé cette perspective, ce regard particulier… L'Asie du néant politique, l'Asie du vide, l'Asie des grands espaces. Cela apparaît comme une réalité très concrète là où j'ai grandi.
DN — Cet attrait particulier pour les paysages et le rythme lent de vos récits sont-ils pour vous une façon de lutter contre les lois du Marché, l'accélération mondiale, cette obsession de la rentabilité, tout cela… ?
LD — Oui et non. Car la nature même de mon travail est une subversion des conventions dominantes du cinéma, de l’orthodoxie cinématographique. On voit beaucoup de choses : des montages très serrés, des films de deux heures, une bande-son, des gros plans… D’une certaine façon, cela viole le cinéma, le bon cinéma… Pour ma part, je crois que le cinéma est sans limites. Si je dois créer quelque chose, cela doit venir de moi, de ma nature… Je pourrais appeler cela une subversion de la nature du cinéma… Mais en même temps, c’est aussi un retour à l’essence même du cinéma : à ses débuts, en 4/3, quand les Lumière nous ont offert le cinéma, en décembre 1896, ici à Paris. Alors oui, c’est toujours pareil… Et, vous savez, pour en revenir au Marché, je ne pense pas à lui quand je fais du cinéma. C’est toujours une question de…
DN — … création, poésie…
LD — Oui, c’est toujours cela.
DN — Mais je pense malgré tout que c’est une sorte de combat... Et c’est quelque chose que je respecte beaucoup chez vous. Je pense que vous et votre cinéma avez beaucoup à nous apprendre…
LD — Ah, merci ! C’est possible, oui…
DN — J’aimerais pouvoir faire des films comme les vôtres.
LD — Vous pouvez… Vous pouvez faire du cinéma comme cela.
DN — Pour finir, une simple dernière question : si vous ne deviez choisir qu’un seul mot pour résumer et définir votre cinéma, et ce film en particulier, lequel choisiriez-vous ?
LD — Un seul mot ? Hum… Pour moi, c’est l’humilité.




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