ENTRETIEN avec Patrice Leconte
- Erik Sémashkin
- il y a 1 heure
- 20 min de lecture

Erik Sémashkin : On s'est rencontrés au Festival Film Court de Dinan en novembre 2024. Moi, j'avais un film qui était primé par un jury qui n'était pas le vôtre. Vous faisiez partie du jury de la grande catégorie des films francophones. Et lorsque vous devez remettre les prix, vous avez déclaré que c'était très douloureux pour vous de remettre des prix, de choisir, de devoir choisir entre de si beaux films.
Alors, si c'est si douloureux pour des gens de choisir, pour d'autres gens de ne pas recevoir de prix, pourquoi on impose toujours la compétition pour faire vivre les films ?
Est-ce que c'est nécessaire pour faire vivre un film d'avoir une compétition ?
Patrice Leconte : Alors, pour ce qui concerne les festivals, j'ai rencontré parfois des jeunes collègues qui font des films, des courts-métrages, des trucs, et j'ai senti à quel point, pour ces cinéastes-là, le fait qu'il y ait une compétition était une chose importante. Pour se mesurer aux autres, je ne sais pas, je ne dis pas que c'est sain ou malsain [..] je me suis rendu compte qu'auprès du public et auprès des cinéastes qui viennent montrer leur travail dans un festival, la compétition était une chose importante.
Je suis à peu près d'accord avec vous, je ne pense pas que ce soit indispensable de montrer les films, c'est déjà merveilleux de pouvoir montrer son travail à un public qui remplit une salle et que ce ne soit pas sanctionné par un palmarès, parce que c'est là où c'est embêtant de mettre un coup de projecteur sur un film plutôt que sur un autre, ce n'est jamais tout à fait objectif, il y a forcément une subjectivité de défendre un film plutôt qu'un autre, mais enfin c'est comme quand on va au cinéma nous-mêmes, il y a des films qu'on aime et des films qu'on n'aime pas [..] je crois que les palmarès sont quand même importants, un festival non compétitif ne manque pas d'intérêt bien sûr, mais il y a un intérêt qui manque, il me semble, mais de toute façon on passe son temps depuis son plus jeune âge à passer des examens, déjà on passe les examens au collège, au lycée, après on passe le permis de conduire, après on passe l'examen pour rentrer à la Fémis ou après on passe un examen parce qu'on a fait un film et qu'on se dit combien on va faire d'entrée, après on est nominé au César, toute sa vie on passe des examens, donc toute sa vie on est soumis à des palmarès, mais même si on ne fait pas ce métier d'ailleurs, donc c'est peut-être un mal nécessaire le palmarès, je ne sais pas, je crois.
Erik Sémashkin : Vous avez pu réaliser beaucoup de court-métrages, notamment avant d'entrer en 76, je crois, dans l'IDHEC, vous avez pu réaliser une dizaine de court-métrages, donc est-ce qu'une formation c'est aussi un mal nécessaire ?
Patrice Leconte : Non, la formation, le fait de tourner par soi-même avec les moyens du bord des courts- métrages, c'est pas un mal, c'est un bien nécessaire, c'est-à-dire que, et je suis absolument persuadé, et je suis catégorique là-dessus, il faut que chacun, avec son désir de cinéma, de long-métrage un jour ou l'autre, etc., il faut que chacun fasse des courts-métrages, mais même des petits trucs de minutes, deux minutes, mais s'exprimer par l'image, inventer de l'histoire, écrire, dialoguer, sans tenir à un film court, parce que c'est plus facile à appréhender, et ça, pour moi, c'est indispensable, incontournable, c'est comme ça que j'ai appris le plus de trucs.
Moi, j'ai appris le plus de trucs, pas à l'IDHEC, parce que c'était un vieil institut un peu poussiéreux, où je n'ai rien appris, en fait, mais je suis provincial, donc être reçu au concours de l'IDHEC, pour moi, c'était d'avoir accès au paradis, enfin, le paradis n'était plus poussiéreux que je ne le croyais. Donc j'ai rien appris à l'IDHEC, mais au moins, j'étais là, et avant et après, j'ai fait pas mal de courts-métrages, et surtout, je suis allé énormément au cinéma. C'est-à-dire on apprend beaucoup, beaucoup dans les films des autres, c'est captivant de comprendre, d'analyser pourquoi tel film ne nous plaît pas, pourquoi tel film est réussi, c'est comme ça qu'on apprend, franchement, c'est en voyant. On ne peut pas imaginer un écrivain qui ne lirait aucun roman, par exemple, c'est pas pensable, c'est quand même, on apprend avec les autres, alors, il y a des gens, bon, Orson Welles, il n'a jamais tourné de courts-métrages avant de faire Citizen Kane, ok, mais lui, c'était un surdoué, alors, on ne peut pas se mesurer à un surdoué.
Erik Sémashkin : Vous n'êtes pas un surdoué ? Est-ce que vous vous considérez comme un surdoué ?
Patrice Leconte : Non, non, non, je suis un passionné, oui, ça c'est sûr, mais un surdoué, non, non, et quand on me dit que les films que je fais sont, pas tous, bien sûr, mais sont réussis, intéressants, différents, inspirés et tout ça, je recueille ces compliments avec joie, bien sûr, mais je ne me rends pas compte de ça, vraiment pas du tout. Enfin, je suis assez lucide, je n'ai pas vraiment conscience de ce que je fais, je fais pour le mieux tout le temps, en fonction de ce qui me trotte en tête, mais je ne me rends jamais bien compte de l'impact que peuvent avoir mes films sur des gens, mais ce n'est pas grave.
Erik Sémashkin : Et quand vous étiez plus jeune, est-ce que vous vous rendez compte à quel point toute cette pratique que vous avez eue avant d'intégrer l'IDHEC [..] à quel point par rapport à d'autres étudiants, justement, vous avez eu de l'avance, en fait, grâce à cette pratique que vous avez eue avant ?
Patrice Leconte : Oui, alors, vous avez raison, c'est ça qui était assez curieux, on n'était pas très nombreux à l'IDHEC, à chaque promotion, dans la section réalisation, production, régie. Il y avait la section prise de vue, la section montage, mais dans la section réalisation, les étudiants français, on devait être 6, et puis il y avait 4 ou 5 étudiants étrangers. Donc on était vraiment une dizaine à chaque promotion, et j'étais surpris de constater que mes condisciples, ils n'avaient jamais tourné rien, ils ne s'étaient jamais frottés à cet exercice-là, d'écrire une histoire, de l'inventer, de la tourner, et encore une fois avec les moyens du bord, aujourd'hui.
C'est quand même les vidéos, les bons montages sur ordinateur, c'est quand même assez facile, c'est plus facile, il y a des outils techniques qui sont à la portée de tous, c'est-à-dire de s'exprimer par l'image en inventant des petits films et tout ça, et petit, ce n'est pas péjoratif, c'est facile. Moi, ce n'était pas très compliqué non plus à mon époque, mais c'était sur film, c'était en 16mm ou en Super 8, donc c'était forcément un peu plus compliqué, ça demandait un tout petit peu plus d'argent, mais très peu. Moi, j'ai tourné des films pour rien en fait, pour rien du tout, on me prêtait une caméra, j'achetais de la pellicule, il fallait bien qu'à acheter de la pellicule, puis j'allais faire du son dans un studio, qu'on me prêtait, enfin bon, c'était...
Erik Sémashkin : Mais ça permettait de faire des trucs, d'avancer, du coup, vous vous dégagez un peu de l'étudiant du coup à l'époque ?
Patrice Leconte : Non, je ne me dégageais pas vraiment, mais ça va me sembler un peu prétentieux, mais quand je suis rentré à l'IDHEC, je me sentais déjà prêt, et je n'étais pas plus prêt en sortant de l'IDHEC, ni moins prêt d'ailleurs. Mais j'étais prêt à tourner des films, mais j'ai fait l'IDHEC parce que ça me semblait être le cursus normal de présenter l'IDHEC, j'ai été reçu, je ne sais pas par quel miracle, parce que le concours était très exigeant, il y avait un nombre incroyable de postulants, et puis il y avait très très peu de place. Donc quand j'ai été reçu, j'ai sauté au plafond de bonheur, mais bon, au moins ça me donnait une bonne résolution.
Si je n'avais pas été reçu à l'IDHEC, il aurait fallu que je dise à mes parents, je vais quand même rester à Paris pour essayer de me débrouiller, je ne dis pas qu'ils auraient été inquiets, mais là ils étaient [..] rassurés.
Erik Sémashkin : Vous l'avez intégré en 67 du coup, et un an après on a eu les événements du mai 68, je ne sais pas si c'est vrai d'après ce que j'ai compris, vous étiez en tout cas assez neutre par rapport à ces événements-là, et bien après, même dans vos films finalement, on retrouve généralement peu de directs contacts avec les éléments historiques que vous avez vécu [..] est-ce qu'on vous a rapproché justement cet éloignement avec l'histoire ?
Patrice Leconte : Non, on ne me l'a jamais reproché d'une manière tangible, c'est vrai, je ne m'en excuse pas, mais je ne suis pas un cinéaste engagé sur un plan purement politique. J'ai mes engagements à moi qui sont plus humains, normaux, et c'est vrai que je n'ai pas fait, en même temps, j'ai très peu fait de films qui se frottent à la réalité actuelle. Je suis un rêveur, alors j'ai toujours envie d'aller faire des films qui s'évadent de la réalité, donc je ne peux pas être engagé dans la réalité actuelle puisque je n'ai qu'une envie, c'est de m'évader.
Alors je ne sais pas si c'est bien ou mal, mais c'est comme ça que je fonctionne, et rendre compte de tous les dysfonctionnements de la société actuelle, nationale ou internationale, c'est des choses que font très bien certains collègues, et ils ont raison de le faire. Mais moi ce n'est pas vers là que j'ai envie d'aller, et ça va même plus loin, c'est que quand je vois un film avec l'accroche publicitaire inspirée d'une histoire vraie, je n'ai pas envie d'y aller. Je veux qu'on me raconte des histoires fausses, j'ai envie qu'on m'emmène ailleurs, et puis après on sort du cinéma et on revient dans la vraie vie, ok, et on se renseigne et on est anéanti de ce qui se
passe ici ou là. Mais moi je n'ai pas envie de rendre compte de ça dans mes films, ce n'est pas ce qui me motive.
Erik Sémashkin : C'est curieux, j'ai l'impression que vous êtes le même cinéphile que le réalisateur, j'ai l'impression que vous regardez les films que vous voudriez faire vous-même, non c'est pas ça ?
Patrice Leconte : Alors il y a deux trucs, il y a certains films que je vois et je me dis, parfois certains très bons films, je suis anéanti parce que je me dis que je n'arriverai jamais à faire quelque chose pareil. La dernière fois que j'ai vu un film qui m'a emporté, c'était Emilia Perez, le film de Jacques Audiard, et moi depuis longtemps je rêvais d'un film musical et tout ça, sans arriver à mettre la main vraiment sur ce que je voulais faire, et là quand j'ai vu le film d'Audiard, je me suis dit bon c'est très bien, je n'ai pas besoin de faire ce film puisqu'il l'a fait, et il l'a fait avec le talent incroyable. C'est quand même le type le plus talentueux qui fait des films en ce moment en France, et alors quand je vois des très bons films, je suis heureux que ces films-là existent bien sûr, il n'y a rien de mieux, et au fond de moi-même sans amertume ni jalousie. Je me dis voilà un film que j'aurais aimé faire.
Et alors il y a un deuxième truc qui va peut-être vous sembler très bizarre, qui est une espèce de rêve impossible. C'est que j'adorerais voir mes films comme si c'était le film de quelqu'un d'autre, et savoir qu'est-ce que j'en penserais. C'est-à-dire j'entre dans un cinéma, je vois La fille sur le pont, Ridicule ou ce que vous voudrez etc, c'est pas un film de moi, on m'a fait un lavage de cerveau. J'ignore que j'ai fait ce film, donc je ne connais rien de ce film, et je vais le voir comme si c'était le film d'un autre. Et je sors en disant quoi, je sors en disant c'est un film formidable, je me suis ennuyé, quel serait mon avis sur mes films si ce n'était pas moi qui les avais faits ?
Ça c'est impossible, on ne peut jamais, parfois au cours d'un hommage, je ne sais pas quoi, on passe plusieurs de mes films, de temps en temps je me dis celui-là je vais le regarder, je ne l'ai pas vu depuis que je l'ai fait. Alors j'essaie d'avoir un peu de recul, j'arrive à peu près à avoir du recul, enfin non je n'y arrive pas vraiment, mais de temps en temps je me relève et je dis aux gens qui sont là, écoutez ce n'est pas très modeste, mais j'adore le film qu'on vient de voir, ça ne va pas arriver très souvent, je ne suis pas en train de rouler des mécaniques. Mais c'est vrai que de temps en temps je revois certains de mes films, très rarement, et je ne les trouve pas trop mal, mais je vois aussi tous les défauts, tiens j'aurais dû faire comme si, enfin bon c'est compliqué.
Erik Sémashkin : Il faut qu'il y ait un peu de regret parfois, mais vous n'êtes pas perfectionniste ?
Patrice Leconte : C'est-à-dire qu'une fois qu'un film est terminé, bouclé, on a tiré les copies, ça sort dans les salles, on ne peut plus rien faire. Donc il y a des trucs que je me dis, merde pourquoi j'ai fait comme ça, mais c'est trop tard, il faut passer à autre chose, on ne peut pas tout le temps fignoler, parce qu'on n'en a pas la possibilité. Quand le film sort, il ne nous appartient plus.
Erik Sémashkin : Et tout à l'heure vous avez dit que vous aimez beaucoup rêver, et pouvoir faire rêver, voir des rêves d'autres personnes sur le grand écran. Comment vous choisissez-vous vos rêves que vous avez, pour peut-être les mettre au cinéma ?
Patrice Leconte : Il n'y a pas non plus abondance de propositions dans mon crâne, il y a des choses à lesquelles j'ai envie d'aller, et puis d'un seul coup je me rends compte que ce n'était pas une bonne idée, donc je pense à autre chose. Il n'y a pas abondance, il n'y a pas un engorgement de rêves parmi lesquels je serais obligé de choisir, c'est plus simple que ça, c'est plus fragile aussi.
Erik Sémashkin : Fragile dans quel sens ?
Patrice Leconte : Fragile parce qu'une idée, au tout début de l'idée, c'est une toute petite chose, c'est une toute petite graine, on ne sait pas très bien comment ça nous est tombé dessus, ce truc-là, cette envie-là de réunir, et souvent, et même toujours, les envies qui me viennent ne sont jamais liées à un sujet. La notion de sujet ne m'intéresse pas du tout, je vais faire un film sur tel sujet, je vais me documenter sur le sujet pour faire un film [..] les envies qui me viennent, elles sont à la base d'images, c'est des images qui me viennent, des images dont j'essaye de faire quelque chose, j'essaye de mettre ensemble. C'est pour ça que c'est fragile, c'est que le processus d'imagination, il est assez long, et les idées qu'on a eues au début, dont on a pensé que c'était des bonnes idées, elles peuvent se faner, et puis on revient, on retravaille dessus, on dit non, ce n'était pas très bien, on jette tout, vraiment.
Une fois que les choses sont lancées, qu'on prépare, qu'on tourne, qu'on monte, etc., il y a des rails que l'on suit, il y a un processus. Mais le processus de création, d'imagination, d'écriture de scénario, ça peut dérailler facilement, on peut souvent être découragé en pensant que ce qu'on est en train de faire n'est pas bon du tout. C'est pour ça que j'ai écrit des films tout seul, avec des grands moments de découragement, et je suis un peu moins découragé quand on travaille à deux, parce qu'au moins on s'épaule.
[..] moi j'adorerais, ça m'est arrivé une seule fois dans ma vie, j'adorerais qu'un jour on m'amène un scénario magnifique et que je me retrouve là-dedans, que j'aurais aimé avoir le talent pour écrire ça. Je le tourne demain, ne le proposer pas à quelqu'un d'autre, je le tourne demain, et c'était Ridicule. Ridicule quand on me l'a amené, je me suis dit, mais pourquoi je n'ai pas le talent pour écrire ça ?
Ok, ce n'est pas grave, quelqu'un l'a écrit, donc maintenant je vais faire le film, parce que je me retrouvais dans le film comme si c'est moi qui l'avais écrit, et il faut que ça me ressemble, il faut que je m'y sente bien. J'ai fait des films qu'on m'a proposés, et que j'ai fait parce qu'un film s'était cassé la gueule, donc d'un seul coup, comme j'ai la peur du vide, on me propose un truc, tiens, c'est pas mal, je vais le faire, et puis j'ai fait ça bien comme il faut, mais ce ne sont pas les
films que je préfère.
Il faut vraiment qu'il y ait quelque chose, en fait. Ça semble très égoïste, mais je suis sûr que vous allez me comprendre, les films que j'entreprends, il faut qu'ils me plaisent à moi, au premier chef, je n'ai jamais fait un film dont je puisse penser que ça va plaire aux gens, moi ça ne me plaît qu'à moitié, mais ça va plaire. Il faut que ça me plaise à moi, c'est une question de sincérité en fait, je crois.
Erik Sémashkin : Comment cette confiance, cette liberté de choix est venue en vous ?
Patrice Leconte : Cette liberté d'inspiration que j'ai fini par acquérir petit à petit, c'est jamais gagner d’avance. Il n'y a jamais, là dans la pièce d'à côté, un producteur qui est prêt à sortir son chéquier en disant, merveilleuse idée chère Patrice. Jamais, à chaque fois, il faut prouver, être sûr de soi-même, amener un projet, enfin, je ne dis pas ça pour vous décourager, mais j'ai, aujourd'hui, j'espère continuer encore un peu.
Aujourd'hui j'ai fait 30 films [..] et il y en a 30 que je n'ai pas fait. Il y a autant de films tombés à l'eau, et très avancés, scénarios, repérage, casting, machin, et puis d'un seul coup, comme un château de cartes, tout dégringole pour des histoires de financement, que le producteur n'arrive pas, c'est toujours pour des histoires de financement, c'est très rarement pour d'autres raisons. Donc il y a autant de films tombés à l'eau que de films qui terminent sur un écran, donc rien n'est jamais acquis définitivement, à chaque fois, il faut prouver, se bagarrer, mais c'est peut-être bien que ces contraintes-là imposent une rigueur par rapport à ce qu'on fait.
Enfin ce qui est compliqué c'est que les gens qui ont du plaisir à aller au cinéma, ils ont un plaisir décuplé si on leur propose quelque chose qu'ils n'ont jamais vu, quelque chose de nouveau, un prototype, quelque chose d'étonnant. Si c'est pour leur proposer quelque chose qu'ils ont déjà vu 5 fois, c'est nul, or les producteurs, plus exactement les financiers, ils vont volontiers au secours du succès, ils disent non en ce moment, c'est ça qui marche. On va faire autre chose, pour essayer de surprendre [..] j'adore être surpris.
Erik Sémashkin : Mais justement je suis en train de penser qu'aujourd'hui avec l'arrivée du streaming, est-ce que finalement ça accentue pas encore cet effet un peu de, on va conforter le spectateur, c'est pas juste on va proposer des films, c'est qu'on va littéralement lui mettre devant son écran tous les films qu'il aime. Est-ce qu'on va pas conditionner aujourd'hui encore plus le spectateur ?
Patrice Leconte : Ça je ne me rends pas bien compte, parce que c'est des questions de génération, j'ai été, j'ai même été, j'ai grandi en voyant les films au cinéma, et quand j'étais adolescent à la maison à Tours il n'y avait pas de télévision [..] donc pour voir les films on était obligé d'aller au ciné-club.
Je pense qu'au cinéma aujourd'hui, le cinéma se consomme de manière très très différente, je ne dis pas que c'est bien ou mal, je pense que c'est bien aussi, mais ma génération, mon goût, mon plaisir c'est d'aller voir les films au cinéma, vraiment toujours, toujours.
Erik Sémashkin : Vous avez évoqué que vous n'aviez pas de télévision quand vous étiez petit, moi c'était au contraire, j'avais une télévision des années 2000 que j'avais quand j'étais en Ukraine, et c'est comme ça que j'ai pu découvrir une partie de votre filmographie quand j'étais petit [..] je ne me rendais pas compte, mais ça m'aidait à façonner un peu ma vision [...] à quel point le contact que vous avez eu avec le cinéma, avec l'écran, quand vous étiez petit, ça vous a impacté après ?
Patrice Leconte : Quand j'avais 7, 8, 10 ans, j'aimais aller au cinéma pour aller voir Bambi et le Tour du monde en 80 jours, enfin bon, les trucs de mon âge. Et il n'était absolument pas question que je commence à rêver de cinéma, je ne rêvais de rien, ni cinéma, ni dessin, ni rien, J'étais collégien, puis lycéen, donc au moment de l'adolescence, j'allais voir des films différents. Et quand j'ai eu 13, 14, 15 ans, le rêve de cinéma a commencé à se concrétiser, et c'était, ça correspondait à une envie de m'exprimer, d'inventer des histoires, de communiquer, de partager des émotions,
des trucs qui me trottaient en tête, de ne pas les garder pour moi.
Donc le cinéma, mais je ne disais pas que c'était un rêve impossible, puisque aucun rêve n'est impossible. Mais c'était un rêve qui était encore un peu lointain, et c'est vraiment quand j'ai vu les films de la nouvelle vague, quand j'ai vu A bout de souffle, quand j'ai vu les films de Godard, Truffaut et tout ça, et qui étaient des films qui étaient plus novateurs, plus simples, je ne disais pas que je pouvais en faire autant, je n'avais pas cette prétention. Mais le cinéma s'est rapproché de moi beaucoup, et je me suis dit, peut-être que ce rêve n'est pas impossible dans le fond, et puis j'ai continué, j'ai tout fait, j'ai continué à faire des petits courts-métrages, à montrer dans des festivals, etc, etc, jusqu'à monter à Paris, faire l'IDHEC. Donc les choses se sont enchaînées, mais pas d'une manière limpide, le parcours est forcément un peu chaotique, mais on y arrive.
Erik Sémashkin : Si vous deviez donner un titre de film à cette période-là d'adolescence, ça serait quoi ?
Patrice Leconte : Bon, alors ça pourrait s'appeler « Pour moi la vie va commencer ».
Erik Sémashkin : À ce moment-là, lorsque vous avez commencé un peu votre vie, est-ce qu'on peut parler un peu d'un mariage d'amour avec le cinéma, ou c'est quelque chose qui était un peu ancré en vous depuis le début ?
Patrice Leconte : Oui, c'était ancré un peu en moi, parce que je me rendais compte... Vous savez, on dit souvent que le cinéma est un art voyou, parce qu'il a volé un peu à tous les arts qui l'ont précédé, et c'est vrai que le cinéma, c'est autant la peinture que la littérature, que la musique, etc.
Et comme, moi, je voulais depuis toujours m'exprimer, écrire, inventer, faire fonctionner mon imagination, le cinéma me permettait de ne pas choisir.
[...] Non, faire des films, c'était vraiment ce que j'avais envie de faire, et puis ça me permettait de toucher à tous les arts qui avaient précédé. Donc je me sentais très bien dans cette envie-là, cette envie qui ne m'a jamais quitté. Mais en sachant très bien que ça n'allait pas me tomber tout rôti dans le bec, évidemment, et qu'il fallait que je me remue, puisque j'ai fait.
Erik Sémashkin : Et vous avez pu développer une filmographie qui, comme je l'ai dit tout à l'heure, qui peut-être, parfois, n'inclue pas forcément des éléments historiques, etc., mais qui aujourd'hui, surtout, je trouve qu'il fait encore plus impact. Où, on en a parlé avant l'entretien, où on est aujourd'hui dans une époque où tout va très vite, tout va très vite, on se coupe la parole, on prend de la place et ça avance, avance, avance, avance, et vos films, au contraire, je trouve que c'est quelque chose de plus humain, on prend plus le temps et on ralentit. Est-ce qu'on peut dire qu'aujourd'hui, en fait, vous ou votre œuvre est un peu à contre-temps ?
Patrice Leconte : Oui, alors j'ai conscience de ça. Je ne suis pas du tout passéiste, parce qu'être passéiste, ça veut dire cette fameuse phrase idiote, c'était mieux avant, le fameux c'était mieux avant qui est insupportable. Non, c'est pas mieux avant, c'était pas mal avant, c'est pas mal aujourd'hui.
Mais j'aime bien, c'est pas toujours très conscient d'ailleurs, ça vient comme ça, j'aime bien faire des films qui ne sont pas très datés. Donc de faire des films intemporels, on peut pas dire si ça se passe en 1960 ou en 1983, c'est assez hors du temps, en effet. [..] puisque le temps actuel est de plus en plus speed, mes films sont plus contemplatifs que ça, plus contemplatifs. C'est peut-être un mot un peu réducteur, parce que ça concerne pas tous les films que j'ai pu faire, mais en tout cas, mes films donnent l'occasion, le temps de la projection, de vivre un peu moins vite, donc de vieillir moins vite.
Erik Sémashkin : Et est-ce qu'il y a peut-être plus d'émotions, plus d'émotions de ressentir que de penser ?
Patrice Leconte : En fait, si j'avais été peintre de talent, j'aurais adoré être un impressionniste, quoi, c'est-à-dire de transmettre la lumière, les trucs, les impressions, les choses rares, les choses fragiles aussi, mais qui sont bien. Je sais plus quel cinéaste disait, moi, je fais pas des films pour délivrer des messages, pour délivrer des messages, il y a les facteurs et ils font ça très bien, ça veut tout dire et rien dire, mais moi, j'ai pas de message.
Les choses qui font que mes films, involontairement, servent peut-être à quelque chose, amènent quelque chose, ça existe, quoi, évidemment. Quand j'ai fait, par exemple, Le mari de la coiffeuse, je me souviendrai toujours, j'avais fait une projection avant que le film ne sorte pour les amis, etc. Après, il y a un cocktail, une coupe de champagne, et il y a un type qui est un cinéaste, qui est un ami et qui est un cinéaste très connu en France. Je le vois pas, ce petit cocktail après, où est- ce qu'il est passé, il a pas aimé le film ? Il est parti ? Ça m'étonnait, non, c'est pas possible qu'il ait fait ça, bref. Donc, je retourne dans la salle pour voir s'il était en train de passer un coup de fil, ou qu'est-ce que je sais, et je le trouve dans un coin un peu sombre, il avait les larmes aux yeux, et je lui dis, qu'est-ce qui se passe, t'as appris une mauvaise nouvelle, et il dit, non, non, c'est ton film.
En voyant ton film, je me suis rendu compte que j'étais pas assez amoureux de ma femme. Et moi aussi, j'étais très ému de ça, parce que je me suis dit, ben voilà, j'ai pas fait le film pour rien, parce que c'était pas mon but de communiquer ça à ce garçon, mais il y avait quelque chose. C'est pas un message, c'est pas politique, c'est pas un engagement, mais il y avait quelque chose que le film communiquait, et qui était si fortement ressenti par cet homme-là, et ça m'a touché beaucoup, beaucoup. Quand j'ai fait Le mari de la coiffeuse, je me disais, mais c'est totalement déraisonnable, ça va intéresser qui, le film va être un bide monstrueux. Ça fait rien, c'est vraiment le film que j'ai en tête et que je veux faire, mais j'avais des doutes terribles, et il se trouve que c'est un des films qui a eu la carrière internationale la plus incroyable [..] je pouvais pas imaginer une chose pareille, parce qu'au départ, j'ai fait le film qui me plaisait à moi, il a touché d'autres gens.
Erik Sémashkin : Peut-être ça va vous rassurer, mais dans les études de cinéma, on passe notre temps à analyser vos films, mais regardez, là il y a un gros plan, la robe est de telle couleur, du coup ça voudrait dire ça, ça a un lien avec le.[..] en tout cas on analyse beaucoup, mais les jeunes aujourd'hui vous admirent, votre carrière, ce que vous dites [..], vous, c'est quoi que vous admirez chez les jeunes d'aujourd'hui ?
Patrice Leconte : Je compare avec le jeune que j'ai été quand j'étais jeune. Et il y a chez les jeunes gens aujourd'hui, il y a soit un découragement du genre non-futur, etc., et on a envie de rien faire parce qu'on sait pas de quoi va être fait demain, et que la vie qu'on nous promet n'est pas merveilleuse, etc., Donc il y a une partie de jeunes gens que je peux rencontrer qui sont assez défaitistes [..] Ce que nous n'étions pas quand on était jeune, enfin moi j'étais pas défaitiste du tout. Mais il y a quelque chose qui force admiration chez la plupart des jeunes gens que je rencontre, c'est leur détermination, il y a une forme d'enthousiasme, de volonté d'y aller.
Erik Sémashkin : Pour un peu clore l'entretien, je vais reprendre une citation d'un cinéaste, peut-être que vous pourrez rebondir dessus, enfin en tout cas on partage vraiment un amour pour ce cinéaste là, c'est Billy Wilder. Il a dit beaucoup de choses, mais alors moi c'est une phrase précis, parce que je veux revenir en rapport avec ce que vous avez dit tout à l'heure avec le rêve. Il a dit : "vous devez rêver pour pouvoir vous lever le matin". Et vous, c'est quoi [..] qui peut-être pourrait vous faire rêver pour vous lever le matin et qui à chaque fois vous refait revenir, qu'il faut venir dans la journée d'après ?
Patrice Leconte : Moi je n'ai aucun problème à me lever le matin, il y a des gens que je connais qui ne se couchent pas avant 1h ou 2h du matin, je ne sais pas comment ils font, parce que le matin après ils se lèvent à 10h, la matinée est foutue, ils n'ont rien fait.
Le verbe, il y en a d'autres, mais un des verbes que je préfère c'est le verbe faire. J’adore faire des choses, écrire c'est faire, et quand je me lève le matin, c'est parce que je sais que dans la journée j'ai des choses à faire, l'écriture d'un scénario à continuer, ou d'un roman, des gens à voir. Ce qui me fait lever le matin c'est l'écoulement du quotidien, le quotidien c'est les rencontres, c'est ma curiosité d'esprit, de marcher, de rien avoir à faire cet après midi, il ne pleut pas, je vais aller marcher, je ne sais pas où, pour regarder autour de moi. C'est à dire de me lever le matin en me disant il faut que je passe ma journée avec les bras ouverts, parce que si je passe la journée avec les bras croisés, d'abord je ne vais rien faire, et la chance ça va passer là, puis je ne l'aurai pas attrapée. Alors que si on vit avec les bras ouverts, il y a quand même plus de chance pour que les rêves se concrétisent.
Erik Sémashkin : C'est un super message en tout cas, merci beaucoup.
Patrice Leconte : Je vous en prie.




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