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LE CRI DES GARDES de Claire Denis

  • Louise Devillers
  • il y a 2 jours
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 20 heures


LE MOT : PERSÉVÉRANCE

Fin d’après-midi étouffante sur un chantier en zone désertique. Alors que Horn, chef de chantier, prépare dans la tempête de sable naissante des festivités pour l’arrivée de sa fiancée Leone, un homme élégamment habillé s’approche du grillage. Calmement, il se présente, Alboury, et réclame le corps de son frère, ouvrier mort sur le chantier plus tôt dans la journée. Face aux réticences de Horn, un doute jaillit quant aux circonstances soi-disant accidentelles de la mort du jeune homme. La nuit tombe, les deux hommes, séparés par le grillage, s’engagent dans une confrontation sourde.


Dix jours avant sa mort, Bernard-Marie Koltès, affaibli et désorienté par sa maladie, se persuade que Claire Denis tourne l’adaptation de sa pièce Combat de nègre et de chiens (1980). Bouleversée, elle n’ose pas le contredire. Près de quarante ans plus tard, elle décide non sans douleur et sans crainte de donner raison à son ami et réécrit la pièce. Elle nous offre un film sombre, inquiétant, envoûtant, qui questionne la valeur de la vie et de la mort. Car dans cette zone de travaux sans pays ou période précise, on peut - encore plus qu’ailleurs - tuer un homme noir. On peut refuser à sa famille son corps sans vie, refuser à sa famille la vérité sur sa mort. “Des morts, il y en a tous les jours” argue Horn. Pensant minimiser l’importance du décès de l’ouvrier dont il était responsable, il plante en fait le problème central qu’attaquent la pièce et le film : la violence physique et morale des blancs envers les noirs.


Le vent souffle, la nuit tombe, les gardes veillent. Tous les éléments du huis clos sont posés. Rien ne vient habituellement troubler l’enclos protecteur, à part le chant des gardes. Leurs cris libérateurs en langue yoruba - langue maternelle d’Isaach de Bankolé (Alboury), assez répandue en Afrique de l’Ouest -, crèvent la nuit. Mais voilà, ce soir-là, Alboury s’impose derrière le grillage. Par sa présence, l’enfermement devient insupportable. En épée de Damoclès, Alboury veille, attend. Il attend que les oppresseurs assument. Envolée symbolique et onirique du film, tant que Horn ne pliera pas, le vent assourdira et cassera les câbles électriques, le sable salira les habits de fête, le grillage s’envolera en éclats. 


Parmi tous les duos de personnages qui composent l’intrigue, un face à face glaçant culmine, celui de Horn et Alboury, séparés par le grillage du chantier. Ce grillage, séparateur social, oppose les oppresseurs aux opprimés, la vérité au mensonge, la transparence à l’opacité.

 

À intrigue saisissante, casting sans faute. On retrouve le charismatique et magnétique Isaach de Bankolé en frère endeuillé en quête de justice (Alboury), l’hermétique et a priori impassible Matt Dillon en chef de chantier fatigué du rôle qu’il incarne (Horn), la pétillante et délicate force vive Mia McKenna-Bruce en fiancée négligée (Leone), le dérangeant et violent Tom Blyth en bras droit désillusionné (Cal). Tous les personnages principaux sont poussés dans leurs incohérences, forcés d'évoluer. À l’exception d’Alboury. Honnête, respectueux, persévérant, c’est lui qui fait évoluer celles et ceux qui l’entourent (et un peu Leone, en ce qui concerne Cal). 


Claire Denis a réécrit certains personnages qu’elle ne trouvait plus actuels, comme celui de Leone. Elle la trouvait trop peureuse, et ne croyait pas à son soudain attachement amoureux pour Alboury. Mais comme dans l’histoire originale, Leone lâche tout pour rejoindre Horn. Son travail, sa famille, sa ville. Elle emporte tout dans ses bagages, elle s’en étonne et s’en moque elle-même. Leone est trop citadine, Leone est trop vivante pour cet endroit sans vie et sans âme. Leone est trop femme pour ce monde d’hommes. Dégoûtée par Cal, rejetée par Horn, elle finit, elle aussi, par avoir un échange pivot avec Alboury : “À quoi je vous ai fait penser la première fois que vous m’avez vue ?” lui demande-t-elle. “À une pièce qui tombe au sol et qui brille pour personne”.  


Les costumes ont été dessinés par Saint-Laurent. L’équipe est restée 15 jours sur le tournage, qui a lui-même duré 29 jours. Au fil de l’intrigue, on comprend que les habits de fête ont une valeur symbolique très forte. Les personnages s’en parent quand ils commencent à cheminer vers une remise en question de leurs actions. Quand Alboury porte son costume dès son arrivée sur le chantier, Horn quant à lui, ne portera jamais le sien. 

Le costume d’Alboury lui donne une prestance à la hauteur de sa sagesse et du respect qu’il porte envers son frère décédé. 

La robe rouge en soie chatoyante portée par Leone dans la dernière partie du film capte le peu de lumière de cette nuit sans Lune. J’en profite pour saluer le travail tout en finesse sur la lumière de Claire Denis et Éric Gautier, directeur de la photographie. À l’image de celle qui la porte, la robe rouge est la seule source de vie et d’amour de ce chantier où l’on ne respecte rien, ni les vivants, ni les morts. 


Le Cri des gardes est à découvrir en salle dès le mercredi 8 avril. Pour ma part, c’est certain, il sera dans mon top 10 des sorties 2026.

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