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SILENT FRIEND d'Ildikó Enyedi

  • Adrien Fondecave
  • il y a 1 jour
  • 4 min de lecture
Une jeune femme vêtue d'une robe noir avec un col en dentelle blanche est en train de rire

LE MOT : SENSIBILITÉ

Ildikó Enyedi est une cinéaste rare et précieuse. Sa filmographie ne comporte pas beaucoup de longs métrages, mais ses films sont d'une grande qualité. Dès son premier long métrage, Mon XXe siècle (1989), la réalisatrice hongroise faisait irruption avec éclat sur la scène du septième art avec un film très ambitieux, dense et virtuose, récompensé à juste titre par la Caméra d'Or au Festival de Cannes. Bien des années plus tard, après plusieurs longs métrages, dont Corps et Âme (2017), vainqueur de l'Ours d'Or à la Berlinale, Ildikó Enyedi revient avec Silent Friend, qui a été présenté à la Mostra de Venise 2025.


Par bien des aspects, son dernier long métrage ressemble à son premier : la science y est centrale, à travers un récit foisonnant, plusieurs personnages clés au milieu d’un récit choral, de la fantaisie, de l’humour, et une esthétique très travaillée. Mais le ton et le propos sont assez différents. Silent Friend s’étend sur trois époques distinctes, qui possèdent chacune leur propre esthétique, épousant parfaitement le fond du récit. 


En 1908, Grete, une jeune femme qui aspire à devenir scientifique et botaniste (incarnée par Luna Wedler, révélation du film et lauréate du prix Marcello Mastroianni de l'actrice émergente à Venise, complètement mérité), tente de faire sa place dans un milieu d’hommes, où ces messieurs sont particulièrement désagréables, machistes voire masculinistes, et hostiles à l’irruption des femmes dans le domaine de la science, qu’ils pensent être les seuls à savoir maîtriser. Grete va pourtant réussir à évoluer dans ce monde masculin, grâce à ses talents et à sa personnalité. Elle va même être initiée à l’art mécanique qu’est la photographie, en photographiant des plantes, qu’elle va ainsi mettre en valeur et chercher à mieux comprendre. Le 35 mm en noir et blanc est donc parfait pour restituer cette époque lointaine et le récit d’apprentissage de Grete, alors que la photographie est en plein essor.


Dans les années 1970, nous faisons connaissance avec Hannes (Enzo Brumm, réjouissant et attachant), étudiant en littérature rêveur et solitaire, qui tombe amoureux de Gundula (Marlene Burow) à l’université, alors qu’elle étudie les plantes et leur comportement (vous ne verrez plus un géranium de la même façon). Dans une ambiance semi-hippie, les deux jeunes gens apprennent à s’apprivoiser et tentent d’aller au bout de leurs ambitions : mieux appréhender le monde, respectivement à travers l’art ou la philosophie et la science. Quoi de mieux pour nous immerger dans ces années flower power que le 16 mm et la couleur ?


Dans les années 2020, marquées par l'épidémie de Covid, le grand neuroscientifique Tony Wong (Tony Leung Chiu-Wai, qui personnalise la sagesse et l’humanisme à la perfection), voit ses recherches mises en pause alors qu'il est bloqué en Allemagne, dans la même université où ont étudié Grete et Hannes. Tony va réorienter ses recherches et les poursuivre en établissant un parallèle entre le cerveau humain et les connexions innombrables entre les plantes et les arbres. Le choix du numérique pour la photographie de cette temporalité matérialise notre monde rationnel et précis, clinique, presque chirurgical, qui prétend tout connaître.


Ildikó Enyedi a l'intelligence de mêler ces époques sans les juxtaposer. On passe de l'une à l'autre dans un continuum, de façon naturelle, grâce à un montage organique très inspiré, qui multiplie les échos entre ces périodes, en reflétant la trame de la vie qui se tisse à travers le temps. 


De manière générale d'ailleurs, Silent Friend repose intrinsèquement sur la sensibilité : d'abord celle de sa réalisatrice et scénariste, Ildikó Enyedi, et ensuite celle des personnages mais aussi celle des végétaux, les êtres vivants étant unis par des liens parfois invisibles à l'œil nu et aux ramifications infinies. La cinéaste a l’idée géniale de figurer ces connexions et ces impulsions électriques enregistrées par des capteurs en les retranscrivant par de la visualisation de données (on retrouvait déjà cette idée dans une brève séquence de Simon le Mage, l'un des précédents longs métrage de la cinéaste). Ici, ce sont des images créées par ordinateur, abstraites, étranges et presque psychédéliques, aux couleurs très vives. Elles explosent durant des séquences exaltantes lorsque ces connexions s’animent, en suivant une approche synesthésique, où les sensations sont traduites par des formes et des couleurs.


Silent Friend est ainsi une grande et belle symphonie du vivant. Un bel hommage aux femmes et aux hommes scientifiques, qui repoussent les limites de la connaissance et de l'imagination, et qui œuvrent à construire un monde meilleur.


C’est aussi un plaidoyer pour un changement de regard, afin de faire attention aux personnes et aux choses qui nous entourent, car toutes ont leur importance. Les plantes ne sont pas juste des objets, ce sont des êtres vivants complexes que nous côtoyons, et dont certaines vivent des dizaines, des centaines, voire des milliers d’années. Ce sont ainsi les témoins de l’humanité et des différentes générations d’êtres humains qui se sont succédées. 


Silent Friend plaide également pour la compréhension mutuelle et pour l’amitié au-delà des différences culturelles, qu’il s’agisse de la langue, des comportements, de la pensée, etc. Tout comme les végétaux entre eux, notre humanité nous unit, il nous revient de renforcer les liens humains, surtout à notre époque où la bienveillance est dénigrée et attaquée de toutes parts… Les personnages principaux de ce long métrage, généreux et altruistes, en sont l’exemple même : la bonté sauvera le monde, semble nous dire Ildikó Enyedi.

 


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