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NUESTRA TIERRA de Lucrecia Martel

  • Ruben Mariage
  • il y a 14 heures
  • 3 min de lecture
Un groupe d'hommes et de femmes argentins se tiennent devant une maison, en habits traditionnels

LE MOT : PROCÈS

Notre terre, traduit en espagnol ou plutôt en argentin, là où se déroule le film. Nuestra Tierra, ou l’histoire d’un procès : la petite histoire dans la grande.


En 2009, dans la pampa argentine, un homicide est commis. Des propriétaires terriens « blancs » auraient abattu par accident un autochtone : Señor Javier Chocobar, au cours

d’une rixe entre deux populations se disputant juridiquement la propriété d’un territoire. La procédure prend du temps et, grâce aux manifestations et à la mobilisation de la

communauté, le procès finit par s’ouvrir en 2018. Le film débute avec l’ouverture de ce

procès.


UNE HISTOIRE DE COLONS

Trois hommes blancs tentent d’expulser les membres de la communauté autochtone de

Chuschagasta, à coups de titres de propriété frauduleux ou obtenus dans des circonstances très douteuses. Peu à peu, ils sont parvenus à grignoter et étendre leur territoire profondément sur les terres occupées historiquement par cette population : la communauté Chuschagasta. Problème : ces populations, vivant sur place depuis des centaines d’années, voire davantage, se retrouvent en décalage avec l’administration argentine, relativement récente. Une ambiguïté juridique, ou plutôt une véritable passoire, dans laquelle opportunistes et exploitants peu scrupuleux s’engouffrent pour tenter de récupérer, ou voler, des terres. L’histoire des Chuschagasta se déroule en Argentine, certes, mais résonne bien au-delà des frontières du pays. Et c’est là toute la force de Nuestra Tierra. Le film propose une lecture à la fois simple, riche et dense de cette problématique, en inscrivant ce procès dans un contexte plus large, ce qui

confère au récit une dimension universelle. (Voilà pour le contexte historique.) Libre à vous d’observer le monde actuel, ou l’histoire du monde, pour comprendre l’écho que peut avoir ce film à l’échelle internationale.


UN FILM-PROCÈS

Nuestra Tierra raconte son histoire à travers le procès, et c’est un parti pris intelligent. Ce

dispositif permet d’entrer progressivement dans les faits, de manière pragmatique, sans

prendre immédiatement parti. Le spectateur peut ainsi s’investir dans l’enquête, tenter de se faire sa propre opinion, tout en étant porté par le rythme et la chronologie judiciaire. Cette construction narrative, très riche en informations, dynamise le récit et permet de saisir pleinement les enjeux en multipliant, comme dans un procès, les sources et les témoignages. On se laisse happer par l’intensité des réquisitoires et des prises de parole. Mais ce choix devient encore plus intéressant lorsque le récit débute par le point de vue de la défense, celui des propriétaires accusés d’homicide. Ce parti pris installe un doute sur le déroulement des événements et sur la nature de ce que les accusés appellent « l’accident », voire de la légitime défense. Le réalisateur met ainsi en lumière la complexité de ce type d’affaires : dans un monde régi par des lois censées garantir l’équité, subsistent encore des zones grises difficiles à trancher juridiquement. Certaines affaires deviennent alors ce que l’on appelle une jurisprudence ; un précédent juridique auquel d’autres cas pourront se référer.


Nuestra Tierra s’intéresse donc d’abord au point de vue de la défense avant de basculer

vers celui de la communauté Chuschagasta et de la victime, Javier Chocobar. Le procès se construit à travers une succession de témoignages face aux juges, en présence des

accusés, qui n’hésitent pas à intimider certains témoins. Un moment particulièrement

glaçant, où deux camps s’affrontent et où le spectateur comprend progressivement que

quelque chose de plus vaste se joue : l’histoire d’une communauté, mais aussi celle d’un

pays. Comment l’Argentine s’est-elle construite ? Et de quelle manière les colons ont-ils

traité les populations indigènes au fil des siècles ?


Nuestra Tierra expose avec habileté et subtilité l’histoire d’une communauté à travers plusieurs prismes : sociétal, historique et humain, témoignant d’une réelle compréhension des enjeux et de la portée des voix qui s’expriment durant ce procès. Malgré la densité d’informations initiale, le spectateur parvient à naviguer assez aisément dans le récit. On découvre également la tragédie humaine derrière cette bataille territoriale : un enjeu financier pour les uns, un enjeu mémoriel et identitaire pour les autres. Pour la communauté Chuschagasta, défendre cette terre revient à empêcher l’effacement de leur histoire et de leur culture. Imaginez un jour que des inconnus arrivent sur la terre de vos aïeux, dans la maison de vos grands-parents, et vous annoncent que vous devez partir immédiatement, sans discussion, avec un revolver sur la tempe. Nuestra Tierra, c’est l’histoire des petits contre les grands.

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