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L'ARABE de Malek Bensmail

Cyriaque Onfray
il y a 6 heures
2 min de lecture

LE MOT : MÉMOIRE

On ne présente plus l’Etranger de Camus, une des figures tutélaires de la littérature du XXe siècle. Un ouvrage phare, enseigné dans tous les lycées de France et de Navarre, un roman situé au coeur de l’histoire tumultueuse (c’est un euphémisme) liant la France à l’Algérie, et qui pourtant semble ne pas y toucher. Meursault tue “un arabe”, qui n’a ni nom ni visage ni parole, et c’est lui, l’homme blanc, dont la crise existentielle est le coeur du livre, qui constitue ainsi un ouvrage colonial.


C’est pour cette raison que Kamel Daoud publie en 2011 Meursault, contre enquête, ouvrage librement adapté par le film qui nous intéresse aujourd’hui, un ouvrage qui vise à poser un point de vue algérien sur cette histoire, en en donnant une à cet Arabe, prénommé Moussa. Le cinéaste Malek Bensmail adapte librement cet ouvrage dans L’Arabe, son premier long-métrage de fiction, où l’on suit Kamel, un journaliste interprété par Nabil Asli, qui va être amené à rencontrer Haroun, joué par Ahmed Benaissa, décédé en 2022, qui se présente à lui comme le frère de l’Arabe tué par Meursault. 


L’enjeu du long-métrage est double. Se déroulant dans les années 90, pendant la décennie noire, on fait ainsi des va-et-vient entre deux périodes particulièrement mouvementées de l’histoire contemporaine de l’Algérie, puisque les séquences “contemporaines” se mêlent avec une contre-version de L’étranger, se passant pendant la guerre d’Algérie, alors sur le tard. Ici, c’est à Meursault qu’on refuse un visage et une histoire, il n’est plus que l’assassin de Moussa, ce qui culmine pendant la séquence du meurtre, où le soleil ne nous enlève plus le visage de la victime, mais au contraire celui de l’assassin, dans un noir et blanc qui propose un intéressant contrepoint à l’adaptation de Camus proposée par François Ozon il y a quelques années. 


Les phases dans les années 90, plus austères dans leur mise en scène, ne sont pas en reste, et font émerger tout l’enjeu du film : la réappropriation d’une mémoire collective, trop longtemps abandonnée aux anciens colons. Au fond, le souvenir de la mort de Moussa, c’est le reflet douloureux des victimes de la colonisation, tuées une deuxième fois par l’oubli.


L’Arabe est un film révolté, qui prend sur lui toute la douleur de la guerre d’Algérie et de la décennie noire, un film qui ne prétend pas guérir les blessures, mais juste de rappeler leurs existences, dans un geste fort qui refuse le déni. Et si on pourra peut-être lui reprocher son austérité, force est de constater que la puissance de ses thématiques et la qualité de ses interprètes en font un film qui vaut le coup d’oeil.


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