LE CORSET de Louis Clichy - Prix spécial du Jury Un Certain Regard - Festival de Cannes 2026

LE MOT : TEMPÊTE
Salut moi c’est Christophe, j’ai 11 ans et j’ai un problème. Mais bon j’ai pas trop envie d’en parler. Bon en fait mon problème c’est que je penche et du coup on m’a mis un corset.
C’est l’heure de laisser parler les enfants et d’entendre leurs voix. Vous avez (j’espère !) reconnu celle de Samuel [2024, Arte], enfant chéri de l’animation française de ces dernières années, (perle de trait noir sur fond blanc conçue de toute pièce par Emilie Tronche) qui semble avoir ouvert la voie à celle des enfants, entendue (enfin).
Le Corset est le premier long métrage personnel de Louis Clichy, dont les contributions au cinéma d’animation sont déjà nombreuses (chez Pixar puis pour des volets animés d’Astérix). Dans ce film fait d’encre de chine et d’aquarelle se tissent très mélodieusement les liens entre les malfonctionnements familiaux et ceux du corps, sans surplomb, en adoptant le regard, parfois penché, de Christophe. Le réalisateur raconte avoir lui aussi dû porter (et encore actuellement) un corset, et vouloir rendre compte de cet outil contraignant, avec tendresse et humour, dans ce moment transitoire du passage de l’enfance à l’adolescence. Un âge ingrat, où l’on est soumis au corset de fer pour pousser droit.
Qu’est-ce qui fait tomber Christophe, tout le temps ? L’envie désespérée que l’on regarde où lui rêve d’aller, peut-être. Combat éternel des deuxièmes de la famille, il lutte pour exister hors de l’ombre de celui qui l’a précédé et qui semble suivre, lui, le droit chemin, en accomplissant la transmission paternelle et agricole (elle-même héritée). Mais Christophe partage peut-être plus qu’il ne croît avec son père : un goût pour l’art et l’artisanat, les doigts dans le bois pour le faire vivre, vibrer. Menuisier brimé, le père ne supporte pas le penchant de son fils pour la musique. Ni le penchement d’ailleurs.
Ce point de vue décalé est à mon sens une métaphore des crises familiales tues, de tout ce qui est contenu, repas après repas. Tout ce qu’on ne dit pas et balaie du revers de la main, refoulant l’implosion. Mais c’est aussi une métaphore du regard sur l’à-côté et donc, en un sens sur l’art et ce qu’il est capable d’ouvrir comme trajectoire, alternative à la reproduction sociale. La musique survient comme un catalyseur de ces émotions enfouies et un moyen d’expression et de libération pour Christophe. Elle relie les personnages et participe à l’ouverture de son monde : en rencontrant l’organiste de l’église qui lui trouve un don et lui transmet son savoir et en rencontrant, sur le chemin de l’église où sa leçon l’attend, Clara. Trace du romantisme qui persiste dans l’encre et les aventures – rebelles et enivrantes – que propose Clara. Clara est libre, grande, elle a les cheveux noirs et peur de rien. Elle me fait grandement penser à Bérénice et à cette nouvelle catégorie de personnage féminin, qui j’espère émerge pour de bon : ces filles que j’aurais aimé voir quand j’étais petite. Elle fait des fugues dans les champs, fraude le bus, fait de la moto à la cool avec son copain d’un moment et vient écouter Christophe dans son stage d’organiste. Elle ne choisit pas un style mais les embrasse tous et va plus près du ciel, s’élève au-dessus des champs en grimpant sur les pylônes électriques. Elle est renversante, elle aussi, pas étonnant qu’ils se trouvent.
Depuis Les Tuches [O. Baroux et J.-P. Rouve, 2011] je n’avais pas entendu “Ouragan” de Stéphanie, la célèbre princesse de Monaco, au cinéma. Ni tout court d’ailleurs. Et d’ailleurs jamais en entier. C’était une grande joie de la (re)découvrir dans ce film. Comme un ouragan pour mettre le monde sens dessus dessous parce que c’est comme ça qu’on s’y sent. Que s’y sent Christophe, jeune héros qui ne file pas droit et ne tient pas dans le monde et sur ses jambes comme tout le monde l’attend de lui. Il ne suit pas la bonne trajectoire, celle de son père et de son frère aîné par exemple, alors on corrige sa posture et on le fait culpabiliser (une gestion du handicap dans les années 80 qui, on espère, a changé) pour le redresser. Pour revenir à l’ouragan, il apparaît comme motif dans la musique – à la fois durant la chanson éponyme mais également avec l’orgue qui emporte toutes les oreilles sur son passage – et incarne le chaos durant les récoltes : ouragan du blé qui vole de toute part. Je l’écoute à fond pour vous raconter ce film musical, où tout prend sens grâce à la musique. Ce n’est pas un choix anodin : l’orgue remplace pour Louis le bruit du tracteur et des machines agricoles qui écrasent les deux figures masculines de son foyer et dictent les dynamiques de pouvoir entre les agriculteurs des parcelles environnantes. “Chez cet être singulier, c’était tous les jours tempête.” écrivait Stendhal [Le Rouge et le Noir, 1830]. La tempête fait rage et Christophe tombe devant sa force qui se soulève. Mais il se relève, après avoir renversé son monde pour grandir.



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