LE TEMPS DES MOISSONS de Huo Meng
- Mathis Gautherin
- 23 déc. 2025
- 4 min de lecture

LE MOT : EFFONDREMENT
Le Temps des moissons de Huo Meng — Ours d’Argent à la Berlinale 2025 — nous plonge à hauteur d’enfant, dans la transformation lente et douloureuse d’un village rural chinois au début des années 1990.
L’histoire se déroule en 1991 dans un village agricole. Chuang a une dizaine d’années. Quand ses parents partent travailler en ville, attirés par l’essor économique et industriel, il reste au village, entouré de sa famille élargie. À travers lui, le film nous fait vivre le quotidien paysan : le travail des champs, les mariages, les funérailles, les repas partagés. Mais peu à peu, ce quotidien se fissure.
Ce qui traverse le film, c’est avant tout la modernisation qui vient déliter et détruire, de manière lente et sournoise, un mode de vie basé sur le collectivisme. La mécanisation de l’agriculture, l’exploitation industrielle des terres, la découverte du pétrole. Tout cela est présenté comme inévitable, fataliste. Mais ses conséquences sont dévastatrices. Face à la productivité accrue permise par l’introduction des machines qui viennent remplacer petit à petit les hommes, les agriculteurs peinent à survivre dans la concurrence. Les fermes ne suffisent plus à faire vivre les familles, les coûts liés à la production et à la consommation augmentent, les obligeant à trouver un avenir meilleur en ville dans les usines. Le village se vide et les foyers se disloquent. La famille — autrefois pilier qui permettait de surmonter les difficultés et les drames, le bonheur collectif primant sur le bonheur individuel — commence à se fragmenter.
Pour Chuang, cette transformation passe par une suite de pertes. Le métrage est rythmé par des départs et des morts, comme autant de coups portés à son monde d’enfant. [SPOILER] D’abord, il perdra sa grande-tante — qui sera enterrée près de son mari au début du film —, sa tante victime d’un mariage forcé, l’obligeant à quitter le village, puis son cousin autiste, fragile et marginalisé, qui meurt dans une explosion permettant d’ouvrir un gisement de pétrole découvert sur les terres mêmes du village (le pétrole empiétant sur la ressource traditionnelle qu’est la terre). Sa disparition est pour moi, l’une des plus bouleversantes du film : elle donne un visage humain à une modernité aveugle, capable de sacrifier les plus démunis au nom du progrès. Enfin, l’arrière-grand-mère s’éteint à son tour comme si l’ancien monde rendait définitivement les armes [FIN DU SPOILER].
Le film montre aussi à quel point la vie paysanne est entièrement dépendante de la terre. Tout passe par les récoltes : la nourriture, les vêtements, l’argent. Même l’école n’échappe pas à cette logique. Pour maintenir leur scolarisation, les enfants doivent fournir, pendant la période des moissons, une quantité de blé ou une somme d’argent souvent impossible à réunir. L’enfance n’est jamais protégée, elle est déjà prise dans une économie de survie et de précarité.
S’ajoute à cette pression économique, l’État, notamment à travers le contrôle des naissances. Les femmes en âge de procréer sont contrôlées annuellement par le gouvernement pour savoir si elles ont respecté leur quota de naissance imposé par la politique de l’enfant unique, qui a existé entre 1975 et 2015 (dans les campagnes, des exceptions existaient, parfois un deuxième enfant était autorisé, souvent si le premier est une fille). La préférence est donnée à la naissance des garçons, jugés indispensables au travail et au soutien des personnes âgées, contrairement aux filles jugées comme un “investissement perdu” — donc socialement dévalorisées — car destinées à quitter leur famille au moment du mariage. Une législation symptomatique d’un État omniscient, totalitaire, qui scrute faits et gestes et impose ses propres choix.
Ces règles étatiques pénètrent l’intimité des familles et forcent certaines femmes à mentir, à cacher des grossesses, voire à accepter des mariages arrangés. [SPOILER] C’est le cas de l’une des tantes de Chueng, Great Grannie, vierge non-mariée, qui ment lors du contrôle, en se faisant passer pour une mariée avec 2 enfants, afin de protéger une autre tante de la famille. Malheureusement, son statut de non-mariée sera vite découvert par soupçon, par un fonctionnaire au service de l'État chargé de ses contrôles. Un fonctionnaire qui obligera la tante de le marier, mariage que Chueng vivra de ses propres yeux. Ce mariage marque la séparation de la tante de son village, de son mode de vie rural pour un mode de vie urbain. [FIN DU SPOILER]
Cette lecture critique n’a pas bien été accueillie par les autorités chinoises qui ont vu dans le film, un dénigrement des réformes et de l’histoire officielle. Certains médias culturels chinois ont accusé le film de flatter un regard occidental prompt à célébrer une Chine rurale jugée archaïque. Les autorités ont tenté d’en freiner la diffusion à l’international, sans y parvenir puisque des accords étaient déjà conclus, notamment avec la France, ARP Sélection étant le premier distributeur à acquérir les droits. Ce paradoxe entre reconnaissance internationale et invisibilisation nationale fait écho à ce que le film raconte, à savoir une réalité que l’on préfère taire plutôt que regarder en face.
Tout dans Le Temps des moissons repose sur une tension permanente entre tradition et modernité. D’un côté, un mode de vie fondé sur la communauté, le cycle des saisons, la transmission. De l’autre, le progrès économique, l’attrait de la ville, l’industrialisation, la course effrénée à la productivité. La découverte du pétrole dans le village cristallise cette opposition : une richesse nouvelle qui apporte surtout destruction, pollution et mort.
La mise en scène accompagne cette idée. Huo Meng filme avec patience, en plans longs, laissant les scènes respirer. La caméra observe plus qu’elle ne juge. Les personnages sont souvent filmés dans leur environnement, petits face aux champs, au ciel, à la terre. La photographie, signée Guo Daming, est baignée de lumière naturelle avec les matins brumeux, la poussière des champs, le froid de l’hiver. Le passage des saisons devient presque un personnage à part entière.
Le Temps des moissons ressemble donc à un long adieu. Un adieu à un mode de vie pour et par la terre, à la famille telle qu’elle existait autrefois et à un monde rural écrasé par des forces économiques et politiques qui le dépassent.




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