LA MAISON DES FEMMES de Mélisa Godet
- Zoé Grandcolas
- il y a 3 heures
- 4 min de lecture

LE MOT : INSPIRANTES
Un film plus qu’important, qui devrait être montré dans les écoles.
Il rassemble concrètement les actions menées par la Maison des femmes, dans une temporalité marquée notamment par la période du Covid, durant laquelle les violences sexistes, sexuelles et conjugales — autrement dit intrafamiliales — ont fortement augmenté. Ce film, que je qualifierais presque de documentaire ou de parcours de vie, aborde de nombreux thèmes centraux des violences faites aux femmes.
Dès la première scène, le viol nous est présenté sans effets, sans bruit, sans musique : simplement une femme qui raconte son histoire. Pourtant on lui demande de surmonter ça et de redevenir « normale », pardonner. Mais tout l’enjeu de ce lieu est ailleurs : accompagner, écouter et ne pas juger.
C’est un film qui ne glamourise ni le métier ni les patientes. Il met en avant le manque de budget, l’urgence de la prise en charge, le manque de places, le manque de professionnels de santé et, surtout, le manque de reconnaissance.
Oui, je crois que c’est un film féministe. Mais un féminisme pour tous : garçons, filles, hommes, femmes, grands-parents, professeurs, cousins, tantes, frères — tout le monde est concerné. Et c’est ce qui rend le film puissant : toutes les femmes qui témoignent à l’écran pourraient être ta copine, ta cousine, ta grand-mère ou ta mère.
Le film pose alors une question : comment devient-on le soutien de ces femmes ?
C’est peut-être le premier mystère que le film nous propose à travers l’arrivée d’Inès pour son internat, interprétée par la magnifique Oulaya Amamra. Au départ, on ne comprend pas vraiment ce choix, mais son histoire familiale et son regard d’enfant deviendront le moteur de cette décision finalement pas si anodine.
Pour toutes ces femmes, il s’agit d’une vocation : la volonté d’aider. À la tête de cette organisation se tient Diane, jouée par Karin Viard, qui l’interprète avec justesse. Tous ses rôles de femmes fortes lui vont si bien. Elle semble faite pour celui-ci : une femme résiliente, combative, porteuse d’un projet — protéger et soigner les femmes. C’est elle qui rassemble ce corps de professionnels, tous différents par leurs caractères et leurs parts d’ombre, mais unis par une seule chose : la santé des femmes.
Mélisa Godet nous fait entrer dans un bâtiment où l’on répare les femmes. Chaque sourire, chaque main tendue, chaque regard et chaque parole ont un sens. Ateliers photo, perles, maquillage, arts martiaux : c’est un lieu unique pour redonner confiance à des femmes à qui on l’a arrachée. Un endroit pour souffler loin de l’enfer domestique.
Le film montre aussi une réalité essentielle : les procédures ne se font pas d’un claquement de doigts. Elles sont longues, souvent interminables. Ces maisons servent alors à trouver des solutions — c’est leur maître mot.
Karin Viard connaît désormais ce cinéma qui dénonce et ouvre des portes, comme dans Polisse de Maïwenn ou Les Chatouilles d’Andréa Bescond et Éric Métayer. Elle incarne ici la force et la compassion, notamment dans sa relation fusionnelle avec Manon, interprétée par Laetitia Dosch, extrêmement touchante. Sage-femme, elle vit pourtant difficilement sa maternité. Mélisa Godet montre que les héros du quotidien restent humains, avec leurs propres fractures.
Ce film soulève aussi un tabou encore très présent : qu’une femme a besoin d’autant de son travail que de sa famille. Une phrase résume tout :
« Je préfère que mon fils m’en veuille de ne pas avoir été assez présente à cause du travail, plutôt que de lui en vouloir si j’avais renoncé à mon métier. »
C’est bouleversant de vérité. Une femme avec enfants a souvent deux emplois : celui qui est payé et celui de la maison. La charge mentale est immense. Se choisir peut aussi devenir un exemple pour son enfant.
Godet évite les clichés et expose simplement la réalité, avec des personnalités lumineuses comme Aïcha, interprétée par Eye Haïdara. Chargée de l’accueil, elle représente le premier contact : celui de l’espoir. Un rôle sous-estimé, alors qu’il reçoit aussi colère et désespoir.
Et puis il y a ces deux hommes dans l’équipe, presque en décalage. L’un maladroit, l’autre en déconstruction. Minoritaires dans cet espace, ils apprennent eux aussi. L’équipe reste soudée, notamment lors d’une très belle scène où tous se retrouvent autour d’un verre pour décompresser, avant de danser au ralenti sur Ma prière païenne de Céline Dion : un instant suspendu, comme si les problèmes disparaissaient.
Je mets cette scène en parallèle avec la marche organisée par le collectif Nous Toutes pendant le Covid, en hommage aux victimes de violences conjugales. Voir ces héros ordinaires marcher m’a bouleversée et donné de l’espoir : celles qui se croient seules ne le sont pas.
Mais la marche a aussi un goût amer : la perte de Catherine, une patiente suivie, retournée chez son bourreau pendant le confinement et finalement tuée, comme elle l’avait annoncé lors d’un groupe de parole : « Il me tuera pour une tâche. »
Mélisa Godet nous invite à découvrir un lieu de reconstruction dirigé par des femmes, dans une mise en scène presque naturelle, frénétique, d’une journée qui ne finit jamais. Mauvaises nouvelles annoncées, puis retour immédiat au travail et d’autres patientes qui attendent.
Ces femmes sont des bouées de sauvetage humaines. Elles consacrent leur vie aux autres.
Je pense qu’il devrait être diffusé dès le plus jeune âge, car tout commence par l’éducation.
Godet n’impose rien : elle propose. On le voit aussi lors de l’intervention auprès des policiers pour apprendre à recueillir la parole des victimes, ou lors du sauvetage bouleversant d’une mère et de ses enfants — partir tant qu’il est encore temps, mais la décision doit venir d’elle.
La reconstruction du clitoris est abordée avec intelligence, montrant le cheminement psychologique des victimes : déni, colère, incompréhension, acceptation, puis reconstruction — chirurgicale si elles le souhaitent, mais surtout mentale.
Le film aborde aussi des sujets trop peu évoqués en France, car tabous : mutilations sexuelles, enfants envoyés « au bled » qui changent brutalement de comportement au retour — autant de signes qu’on ne peut ignorer. À nous aussi d’ouvrir les yeux.




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