À VOIX BASSE de Leyla Bouzid
- Joa Mauduech
- il y a 4 jours
- 3 min de lecture

LE MOT : TABOU
À voix basse, dont le titre fait tout de suite écho à la dure restriction des personnes homosexuelles en Tunisie, nous plonge dans l’aventure intime d’une femme, Lilia, de retour chez sa grand-mère, en recherche de vérité après la tragique mort de son oncle Daly. C’est au sein de cette maison familiale – qui est, par ailleurs, la maison de sa propre grand-mère – dans la ville balnéaire de Sousse, que Leyla Bouzid met en scène une cohabitation intime mais ambiguë, de trois générations de femmes. Le personnage principal de Lilia se retrouve face à une famille qui ignore tout de sa vie, de son intimité et de sa sexualité. Elle remet les pieds, après de longues années, sur une terre qui criminalise son orientation sexuelle. Leyla Bouzid représente à l'écran, pour la première fois dans le cinéma des territoires arabes ou musulmans, l’homosexualité féminine.
Dans un pays où l’homosexualité est perçue comme une maladie, une chose surnaturelle et punie par la loi, Lilia comprend rapidement ce qui a causé ce décès particulier d’un oncle tant aimé, retrouvé mort dans la rue à moitié nu. Cette mort suspecte semble faire régner une gêne sur la famille et c’est ce que ressent Lilia lorsqu’elle retourne dans cette maison familiale et réalise qu’un lourd secret les empoisonne. Elle sait qu'elle le partage avec son oncle défunt et fait face à ses propres mensonges.
À voix basse est un film féminin qui dégage une forte puissance à la fois pesante et à la fois extrêmement douce et aimante de par une solidarité sincère. “Tu es sûre ?” ou “Tu verras, ça finira par te passer”, c’est le type de réflexions auxquelles fait face Lilia, lorsqu’elle se décide enfin à tout lui avouer. Lorsque la famille, la police, l'État et la société criminalisent son intimité la plus personnelle et sa sexualité, où se place la personne aimée ? Ce film évoque également la beauté de l’amour et le force des sentiments, qui prennent une importance telle qu’ils remettent en question l’idéologie familiale.
Le passé refait surface à des moments clés, lors desquels son “moi” enfant reprend possession des lieux avec ses cousins, comme pour mettre sur pause sa quête et apprécier de nouveau un lieu chargé de souvenirs avec innocence et inconscience. Cette enfant reprend vie dans cette maison très judicieusement filmée. Elle est le centre d’une mise en scène cinématographique particulière.
Cette volonté de mise en scène en clair-obscur est une réussite qui colle tout particulièrement au récit et qui nous plonge au cœur d’un secret dès l’introduction. De forts contre-jours, des tâches de lumières, des surexpositions volontaires ; tout ce travail de lumière très singulier fait progresser le caractère d’une atmosphère familiale. Dans un premier temps, elle est renfermée sur elle-même, puis elle s’ouvre peu à peu en laissant s’infiltrer la lumière pour finir sur des plans larges représentants une famille gaie et unie dans de larges pièces aux fenêtres ouvertes et baignées de lumière. Cette maison, avec sa végétation abondante qui apporte un aspect presque onirique, semble être un lieu de recueillement pour chacun des personnages du film.
Leyla Bouzid donne à la maison une importance telle qu'elle s'apparente à un personnage à part entière. Un personnage qui nous raconte l’histoire de la quête d’une femme pour trouver sa place dans une société qui ne l’accepte pas telle qu’elle est, tout en abordant le deuil familial d’un oncle dont elle partage le secret le plus intime.
Ce film a, selon moi, un fort potentiel d’approfondir cette dénonciation politico-sociale, mais ne va pas au bout de sa démarche. La réalisatrice aborde des sujets presque trop en surface en évitant une critique trop militante qui aurait été la bienvenue. Cela dit, elle nous redonne espoir par la bienveillance d’une famille, qui permet d’ouvrir une autre perspective sur l’amour féminin, émancipée des normes imposées par leur société conservatrice.




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