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LES FLEURS DU MANGUIER d'Akio Fujimoto

  • Mathis Gautherin
  • il y a 4 jours
  • 3 min de lecture

LE MOT : DIGNITÉ

Plutôt que de nous parler de la tragédie des Rohingyas — cette minorité musulmane apatride victime de massacres et de persécutions systémiques au Myanmar (Birmanie) depuis près de 40 ans, une répression qui a basculé dans l'horreur absolue lors de l'épuration ethnique de 2017 — à travers des chiffres ou des images documentaires et télévisées, Les Fleurs du manguier nous fait entrer dans l'épaisseur de la vie. Remarqué lors de la Mostra de Venise 2025 (Prix spécial du jury Orizzonti, Prix de la réalisation de la critique indépendante et Mention NETPAC), puis sacré à Naples et par le public de War on Screen, le film d'Akio Fujimoto s'impose par une force rare. En réalisant le film entièrement en langue rohingya, le cinéaste redonne une voix et une dignité à un peuple trop longtemps invisibilisé. Il filme une trajectoire de survie comme un poème de la matière et de l'effroi, qui se cogne sans cesse au réel.


Dès l’ouverture, le cadre se resserre sur l’exiguïté d’un abri de bambou, au Bangladesh, terre de refuge pour cette minorité entassée désormais dans des camps dont les conditions d'hygiène et de vie sont à déplorer. C’est dans ce huis clos précaire, saturé de poussière, que se noue le drame de Shafi, 4 ans, et sa sœur Somira, 9 ans. Fujimoto refuse le surplomb politique pour privilégier une ontologie du terrain. Ici, la géopolitique n’est pas un concept ; c’est une soif qui brûle, une faim qui creuse les joues et une frontière qui s’éprouve par le corps. Le voyage se déploie ensuite comme une suite d’épreuves primitives — la terre, l’eau, la jungle — pour tenter de rejoindre clandestinement la Malaisie,  et espérer une vie meilleure, loin des massacres . Dans la soute d’un camion ou sur une embarcation livrée aux courants, la caméra de Fujimoto se fait tactile. Elle ne cherche pas l’esthétisme de la misère, mais la vérité des corps qui s’épuisent dans l’exil. On pense à cette traversée maritime, témoin d’une bravoure de la part des réfugiés — amassés les uns contre les autres sur un bâteau de pêcheur — où le temps ne s’écoule plus, mais stagne. L’attente y devient une torture sensorielle, une dilatation du présent où l’horizon s’efface derrière la brûlure du sel et du soleil. On ne regarde plus, on respire comme on peut, l’air rare des cales avec ceux qui la vivent.


Pourtant, c’est au creux de cette brutalité physique que le film trouve son véritable souffle, en se nichant dans l’intimité protégée des deux enfants, dont la relation constitue le cœur émotionnel du récit. Somira incarne une figure de résistance et de protection : débrouillarde, elle vole, improvise et transporte son petit frère comme on porte un vestige d’humanité. Dans ce chaos, le jeu leur fait office de rempart. Une partie de « 1, 2, 3 soleil » dans un squat insalubre en Thaïlande suspend brièvement la violence du monde pour laisser place à un souffle d’humanité.  Ces instants d’innocence rappellent que, malgré l'horreur, ce sont encore des enfants. La survie se transforme alors en une aventure tragique, seul moyen pour eux de ne pas sombrer totalement.


Le motif du manguier traverse le film comme une hantise douce, le fantôme d’une maison perdue. Cet arbre, capable de survivre aux incendies, incarne un enracinement devenu impossible. Lorsque le jeune Shafi, à la fin du voyage, ne parvient plus à prononcer que ce mot, « manguier », le langage lui-même s’effondre. L'exil apparaît alors pour ce qu'il est : une amputation de l'être, un silence que rien ne peut combler.


Akio Fujimoto évite tout voyeurisme, pathos par la pudeur. En travaillant avec des acteurs non-professionnels, il laisse la vie infuser chaque plan. Sa mise en scène — permise notamment par son chef opérateur, Yoshio Kitagawa — est un acte de compagnonnage qui refuse le spectacle pour laisser place à la vérité brute.


La fin du film brise d'ailleurs toute illusion : pas d'intégration heureuse, mais une nouvelle forme de solitude. Shafi reste debout, seul en Malaisie face à son destin, habité par le souvenir de sa sœur et le parfum d’un pays perdu. Les Fleurs du manguier nous rappelle qu'au-delà des statistiques, le cinéma demeure le dernier refuge pour ceux que le monde ne sait plus regarder. C'est un film à hauteur de battement de cœur, qui refuse la pitié pour lui préférer le respect.

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