LES ROCHES ROUGES de Bruno Dumont

LE MOT : ACIDULÉ
Un enfant blond platine, aux grands yeux mais toujours un peu plissés pour que le soleil ne s'y engouffre pas trop. Son regard facétieux donne à voir la vivacité qui habite Géo (Kaylon Lancel), un garçon de cinq ans qui dévore le monde et mène sa bande vers des aventures palpitantes dans la nature méditerranéenne, pour sauter dans les Roches rouges. Le rouge est profond, il absorbe notre regard mais ne semble pas impressionner les enfants. Rien ne semble les impressionner d’ailleurs, si ce n’est la violence des sentiments qu’on traverse à tout âge et qui surprend, lorsqu’on la vit pour la première fois. Surtout à cinq ans.
L’aventure provoque des éclats de rire et surprend dès l’ouverture du film : des quads s’engagent sur la route, surmontés par de tout petits enfants. La séquence donne le la, et invite à rationaliser la magie du cinéma. Bruno Dumont racontait ainsi, en présentant le film au Louxor durant l’été, avoir dû rappeler à plusieurs spectateurs le principe d’artificialité de la fabrique des films, notamment en regard de cette séquence. Il est assez remarquable de noter que c’est l’approche quasi documentaire de ce film, avec son (très) jeune casting, qui fait presque perdre la conscience du cinéma. Les acteurs non-professionnels sont ainsi encouragés à jouer leurs traits naturels, avec un Géo plein de tocs, que Bruno Dumont encourageait à surjouer. Malgré ce naturalisme, le trucage est nécessaire dans ce film de gang, où West Side Story s’installe sur les rochers presque marsiens du sud de la France et oppose des groupes d’enfants, dont la valeur s’établit presque de façon équivalente par la conquête amoureuse, amicale, et les grands exploits. Une petite humanité se reconstitue qui n’a que faire des adultes, entraves au Jeu infini de la vie qui se présente devant eux. Ce film met en scène de façon paradoxale des sauts dangereux sans que jamais on ne voit réellement un enfant sauter de très haut, et on y croit.
Les apparitions des adultes, qu’on ne voit presque pas du film, ne sont que des limites apparentes, aussitôt franchies par les envies des enfants. “Interdit de sauter les enfants” proclame la police maritime au large des rochers. La seule réponse émise par la bande élargie est un constat : “On s’en fiche un peu, non ?” Alors on y va quand même. Il apparaît assez clair que les enfants ici savent mieux. On ne s'embarrasse pas d’écouter les adultes qui ont perdu le goût des roches rouges. C’est la liberté qui prime dans ce joyeux carnaval de danse, où l’on célèbre la joie de vivre pure comme seule vie connue, dans un uniforme composé de maillots de bain, sandales et lunettes de plongée.
L’affiche est une peinture de ce mouvement, vers le plongeon. Elle dit encore l’immatérialité et l’incapacité à figer cette vie d’enfant. Ce qui se joue dans ce film, c'est un peu le pays imaginaire de Peter Pan, où les enfants sont rois et le monde est composé de canyons rougeoyants et d’une eau infiniment bleue. Un voyage au pays des souvenirs. De nos souvenirs d’enfants restent des points connus et arpentés. Ces lieux étaient sûrement pour vous l’école, le parc et la maison ? Pour Géo, le monde est déjà grand du haut de ses cinq ans : les roches rouges, sa maison, la plage et le terrain de camping. Quelque part le pont aussi, sous lequel il passe en quad. Et puis une nouvelle étape de cette carte au trésor se dessine durant le film : la maison de son amoureuse Ève y apparaît. Ève, la Première Amoureuse. L’âge n’est d’ailleurs pas une raison d’échapper aux traditions de la société : puisqu’on est amoureux, une escapade en Italie est requise ! Les enfants entreprennent ce voyage, grâce au train qui longe la Côte d’Azur jusqu’à Vintimille.
Les Roches rouges est un bonbon acidulé. On cherche à le faire durer aussi longtemps qu’on peut, sans qu’il perde saveur et couleur mais ça finit trop vite. Le goût de l’enfance retrouvée, comme on l’aurait voulue, s’évanouit peu après la séance. Si l’on méprise un peu un film aussitôt vu aussitôt disparu de l’esprit, il faut reconnaître la force d’un vrai plaisir joyeux, vivant, pop, que consacre ce film. Car parfois c’est juste ce qu’il faut, pas besoin du chewing-gum qui ne nous lâche plus d’une semelle.



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