PRIMETIME de Lance Oppenheim

LE MOT : ESTHÉTISANT
En novembre 2004, la chaîne NBC diffusait pour la première fois sur ses antennes l’émission To Catch a Predator. Une émission de télé-réalité américaine qui consistait à piéger en caméra cachée des pédophiles et de potentiels prédateurs sexuels. Pour les identifier, la production engageait des comédiens se faisant passer pour des mineurs, qui échangeaient dans l’ombre avec les potentiels futurs piégés sur internet, avant de leur donner rendez-vous. Sur place, le présentateur Chris Hansen faisait son apparition et mettait les piégés face à leurs actes avant de les livrer aux forces de l’ordre. Primetime, le premier long métrage de fiction de Lance Oppenheim, met en scène la production et l’ascension médiatique de l’émission du point de vue de son véritable présentateur Chris Hansen, dont les dialogues ont été romancés.
L’émission a plus de 20 ans aujourd’hui, pourtant Primetime a tout du film qui résonne avec notre époque où l’on est parfois prêt à tout pour faire de l’audimat, surtout à l’ère des réseaux sociaux. Mais alors, pourquoi avoir voulu à tout prix mettre en lumière un système d’auto-justice qui pouvait rester efficace dans l’ombre ? Le but était-il de sensibiliser l’audience à la pédocriminalité ? De remettre en question une justice traditionnelle trop laxiste sur le sujet ? Où d’obtenir les meilleurs chiffres d’audience pour gagner sa place en “primetime” ? Comme son titre l’indique, le film se concentre majoritairement sur l’aspect médiatique de l’émission. Il décide d’occulter la genèse du projet, pour se concentrer méticuleusement sur ses coulisses : sur la traque des potentiels pédophiles, sur le tournage de l’émission et sur ses acteurs dont l’opportunisme n’est que très peu remis en question dans le film. À commencer par son présentateur Chris Hansen, brillamment incarné par un Robert Pattinson qui s’efface complètement derrière un personnage antipathique, manipulateur et hypocrite. Ce dernier agit comme un justicier qui prétend vouloir “purifier le monde” mais qui est avant tout obsédé par le succès plus que par la traque des prédateurs sexuels en elle-même. Il entraîne avec lui Dan Plumb (incarnée par Skyler Gisondo), un jeune “acteur-appât”, rêvant de comédie musicale, qui découvre l’émission d’un regard innocent, sans trop savoir dans quoi il s’était engagé. Après un premier tournage duquel il sort décontenancé, Chris manipule Dan pour en faire une figure de l’émission. Le jeune acteur se prend au jeu, gagne en assurance mais remet peu à peu en question son statut, allant même jusqu’à ressentir de la culpabilité pour ceux qu’il piège. C’est seulement à travers ce personnage et ses questionnements moraux, que le film parvient timidement à remettre en question le principe d’une émission pourtant contestée à l’époque.
En effet, durant sa période de diffusion, l’éthique de l’émission a été remise en cause par beaucoup, l’accusant de miser sur du voyeurisme pour faire de l’audience, et de contourner la justice traditionnelle pour les biens d’un divertissement. En focalisant trop son point de vue sur l’ambition toxique de ses personnages principaux, Primetime n’aborde jamais les faits reprochés à l’émission qui auraient pourtant pu étendre le propos du film pour lui donner une portée morale plus importante.
Si les dérives de l’émission sont montrées dans un dernier acte intense où l’on découvre l’affaire qui a entraîné la chute de l’émission, les conséquences après coup pour les personnages sont elles aussi mises de côté, laissant au film une étrange impression d’inachevé.
Si Primetime manque de profondeur sur son scénario, il parvient tout de même à nous transporter grâce à la mise en scène frénétique d’un jeune réalisateur dont on perçoit toute la fougue du premier film. Avec son montage dynamique, ses mouvements de caméra, et sa musique récurrente, certains reprocheront sans doute à Lance Oppenheim d’opter pour une mise en scène artificielle simplement pour impressionner. Pourtant, le réalisateur de 30 ans parvient à doser son film en adoptant aussi des tons plus calmes, notamment lors des scènes de tournage qui sont parmi les plus réussies du film. En alternant notamment son point de vue avec celui des caméras cachées intradiégétiques, il parvient à nous immerger dans les coulisses de l’émission comme si nous la découvrions 20 ans plus tôt. Lors du premier tournage de Dan, il réussit à créer un vrai moment de tension grâce à son utilisation astucieuse du hors-champ, en retardant le plus possible l’apparition de la menace tout en insistant sur la peur de Dan en gros plan. Même si sa photographie a parfois recours à des effets peu subtils, il réussit à nous happer visuellement grâce à des cadres intelligemment composés dans un ratio resserré oppressant, puis par ses teintes allant du vert au bleu, faisant basculer le film dans une atmosphère pesante digne d’un thriller psychologique.
On peut finalement voir Primetime comme un “making of” très efficace de l’émission To Catch a Predator, qui brille par son esthétique soignée, sa mise en scène immersive et son casting dévoué. Il fait également l’objet d’une satire intéressante sur l’obsession et l’opportunisme médiatique toujours en phase avec notre actualité. Il peine toutefois à nuancer son propos en dissimulant des passages essentiels, et en mettant notamment la plupart de ses personnages à l’abri de tout conflit moral auxquels le spectateur aurait pu prendre part à l’issue de sa séance.




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