top of page

POSSIBLE LOVE de Lee Chang-dong

Sacha Milleville
il y a 11 minutes
2 min de lecture
Une jeune médecin en blouse regarde la caméra, alors que du sang coule de sa tempe

LE MOT : RAGE


Deux couples, deux mondes, une caméra. D’un côté, les ouvriers : An Mi-ok, mère de famille qui tient debout ce qui reste de l’équilibre familial, et Choi Ho-seok, son mari, jeté hors de son usine sidérurgique après une répression sociale d’une rare violence. De l’autre, les bourgeois : Sang-woo, entrepreneur qui pèse sur le monde depuis son ordinateur portable, et sa femme Lee Ye-Ji, réalisatrice financée par son homme. Quand leurs chemins se croisent, cette dernière décide de tourner un documentaire sur la lutte ouvrière et de l’illustrer en filmant le quotidien des premiers. Le décor est posé : les pauvres serviront d’accessoires.


Mais est-ce que ça marche ? Plutôt bien, oui. Ce qui impressionne, c’est l’insidiosité avec laquelle le réalisateur peint la violence du contraste de classe. Il prend les traits d’une bourgeoisie qui se dit issue du peuple ouvrier et à son service, tout en confrontant frontalement un système qui exploite l’humain derrière l’artifice de son propos (bonjour le pinkwashing). Ce portrait finement dessiné s’autorise pourtant quelques couleurs bien criardes et qui flirtent parfois avec l’absurde : le surjeu de Lee Ye-Ji et de ses caméras ou bien la représentation franchement esclavagiste du jardinier ou homme-à-tout-faire du couple riche.


Les personnages sont solidement construits, aussi bien dans leur apparence où chaque détail hurle le cliché, que dans l’intériorité qui les anime. Celle de Lee Ye-Ji est remarquable : elle s’humilie à répétition dans son propre jeu. Celle de Choi Ho-seok aussi, impassible et pourtant si communicatif dans son silence. On sent bien comment un couple avance au quotidien sans autre limite que ses propres frictions : l’homme d’affaires achète, vend et marque l’histoire depuis son ordinateur portable, un café latte à la main, pendant que sa femme doit fabriquer un cadre, un contexte et une mise en scène pour donner vie à un film qu’elle prétend documentaire, manifestation la plus artificielle qui soit du pseudo-travail forcé. Le couple prolétaire, lui, est renvoyé à ses difficultés quotidiennes, non pas seulement par contraste de fréquentation : leur condition sociale devient la monnaie d’échange implicite de leur relation avec l’autre couple. On abuse d’eux pour leur condition physique et mentale, et leur humanité n’est plus que le vecteur abstrait de ce que la bourgeoisie attend d’eux.


À l’écran, le film peut déplaire franchement : longueur abusive, lenteur hors du temps, propos parfois flou. Le paradoxe est assez drôle pour un film qui critique une part bien réelle de son public cible. Au bout du compte, ce temps disons-le étiré laisse aux spectateurs le goût de l’interprétation, et surtout de la réflexion. Il peut figer un ressenti comme récompenser un second visionnage. Reste à chacun de décider s’il se retapera, ou non, ces 3 heures de lutte des classes depuis son lit.


Commentaires


bottom of page