MORLAIX de Jaime Rosales
- Raphaël Chadha
- il y a 4 heures
- 3 min de lecture

LE MOT : VOIE/VOIX
À la lecture du synopsis de Morlaix, il y a de quoi être emballé pour un fervent défenseur de la perspective-artistique, pouvoir de l’art dans l’art, comme je le suis et comme le cinéma semble y prendre goût. Nous pourrions citer les supers Valeur Sentimentale de Joachim Trier et La Tour de glace de Lucille Hadžihalilović, tous deux sortis en salle l’année dernière. Aussi, certains films présents à Cannes pour l’édition 2026 promettent de suivre ce mouvement du méta-film : Roma Elastica de Bertrand Mandico (en séance de minuit) ou encore Garance de Jeanne Herry (en compétition officielle).
Jaime Rosales s’inscrit donc dans une tendance qui cherche à mettre en œuvre autant qu’en valeur le cinéma et qui le fait avec justesse. Le réalisateur et scénariste espagnol parvient-il lui aussi à cette qualité cinématographique ?
La réponse est plurielle.
Nous suivons une lycéenne de 18 ans, Gwen (incarnée par Aminthe Audiard), ayant perdu sa mère et s’occupant seule de son petit-frère, Hugo. Le film illustre son quotidien mêlant discussions entre amis, questionnements et envies d’évasion. Jean-Luc (incarné par Samuel Kircher), fraîchement admis dans le même lycée, rejoint cette troupe de camarades. Seulement, un jour, Gwen voit au cinéma, sa propre vie sous forme de film.
Le huitième long-métrage de Rosales est complexe, pour ne pas dire casse-tête. Il souhaite mettre en scène beaucoup (trop) d’idées avec des procédés non-expliqués.
Prenons par exemple la couleur. Le noir et blanc semblent être deux teintes jetées sur l’écran sans jamais vraiment s’y poser. Personnellement, j’y vois la tristesse de Gwen, la couleur étant l’inverse, la joie. Bien que cela reste tout à fait respectable, nous attendions d’un scénariste aussi ardu, une réalisation et donc un étalonnage à la hauteur de son expérience. Quand on voit le travail de Kirill Serebrennikov avec La Disparition de Josef Mengele (2025) ou celui d’Abel Gance avec Napoléon (1927), on questionne chaque choix colorimétrique.
Le problème majeur du film tient dans les interprètes. L’homme de théâtre Jean Vilar disait "l’âme de l’acteur n’est pas un vain mot". Comme ces couleurs propulsées, les mots prononcés par les comédiens suivent une trajectoire similaire, c'est-à-dire sans aucune résonance. Hormis Aminthe Audiard, arrière-petite-fille de Michel Audiard, et Samuel Kircher, issu d’une lignée d’acteurs, le reste des interprètes semble très en-dessous. Jaime Rosales le sait et donne les meilleures répliques à ces deux comédiens, qui paraissent bien plus vifs que leurs autres camarades de classe.
Le montage semble vouloir masquer l'absence "d’âme" des personnages, de l'interprétation, de la réalisation et du scénario. Il doit être vu comme de l’oxygène. Si en tant que spectateur on s’aperçoit qu’on s’efforce de nous couper le souffle à tout va, on a envie de prendre l’air, de sortir de la salle.
Nous avons exposé beaucoup de regrets envers ce long-métrage, mais cela reste un film très intelligent qui tente, qui expérimente, qui creuse la simple image visuelle. Nous pensons particulièrement à cette rupture dans le récit, à l’instant où Gwen voit son propre film, sa propre vie à l’écran, ou en tout cas, une alternative de celle-ci. C’est très intéressant parce que s'ensuit une discussion sur l’œuvre projetée avec les différents camarades d’Aminthe Audiard, qui eux aussi étaient présents dans la salle obscure. Nous pourrions voir cela comme une lecture préparatoire de tournage, comme si Jaime Rosales avait demandé à ses comédiens de réfléchir aux trajectoires que pourraient avoir leur personnage.
Avec ce procédé, le réalisateur explose l’idée de scénario au sens propre, il ouvre mille voies, mille possibilités et offre l’opportunité aux spectateurs de les voir. Qui n’a pas rêvé de partir bras-dessus, bras-dessous avec un personnage et de vivre d’autres vies avec lui ?
La toute dernière partie du métrage fait jouer Mélanie Thierry, une version de Gwen adulte, devenue pharmacienne. Dans cette section du film, certains défauts semblent disparaître.
Finalement Morlaix reste un film qui ose, qui voit le cinéma comme un objet de toutes les ambitions. Il n’est peut-être pas aussi grand que certaines œuvres citées en introduction, mais il reste à contre-courant de l’actualité cinématographique simpliste parce qu’il croit aux spectateurs et en leur intelligence.
Enfin, comme disait James Joyce et qui résume bien notre écrit : "Les erreurs sont les portes de la découverte".



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