NAZA de Yuval Abraham & Rachel Szor

LE MOT : FOUDRE
Parmi le quatuor récompensé d’un Oscar l’an dernier pour leur film No Other Land (2024), Yuval Abraham et Rachel Szor reviennent avec leur nouveau film NAZA, lauréat du Prix spécial du Jury de la dernière édition de la Mostra de Venise. Si, dans No Other Land, la caméra foulait les terres de Masafer Yatta en Cisjordanie, territoire palestinien occupé par Israël depuis 1967, celle de NAZA ne touchera celles de Gaza qu’en fin de film : ce qu’on nous montre, c’est le passage de toits en toits à Tel-Aviv. En survolant ces toits, le film recueille 24 témoignages d'officiers du renseignement militaire et de soldats israéliens ayant pris part aux bombardements sur les Gazaouis. Tourné au lendemain du 7 octobre 2023, le film jongle entre plusieurs matériaux : celui des archives, celui des militaires, celui du vis-à-vis de Tel-Aviv, celui des médias audiovisuels israéliens et celui des affirmations journalistiques établies par +972, Local Call et The Guardian – à la fois producteur et futur diffuseur du film. D’hier à aujourd’hui, cette orchestration sert une vision claire et assumée : faire dire à l'armée israélienne, par ses propres soldats, ce que son État s'emploie à nier. Alors qu'il a fallu attendre septembre 2025 pour qu'une commission d'enquête de l'ONU qualifie de génocide ce qui se passe à Gaza, des soldats israéliens prononçaient déjà ce mot dès 2023, face à Yuval Abraham et sous la caméra de Rachel Szor. Réussir à extirper chez des militaires, dont la pensée est endoctrinée au point qu’iels ne puissent dire non à un ordre, autant d’informations sur leurs rôles respectifs et leurs actions accomplies est un geste rare. On peut penser alors à Danielle Arbid qui a recouru à une démarche similaire avec son court-métrage Un Tueur (2023) où à travers le témoignage, le spectateur ne ressent qu’effroi et hantise.
Pour en revenir au fondement du film, il tire son titre - NAZA - d’un acronyme militaire que l’on traduira par “dommages collatéraux” et qui désigne, dans la bouche des services de renseignements israéliens, le nombre de victimes civiles considéré comme supportable lors d’une attaque. Ces nazas qui remplissent la Bande de Gaza, ce n’est rien d’autre que le peuple gazaoui. Puis interviennent deux systèmes informatiques : Lavender – qui a pour but de produire des listes de personnes soupçonnées d’appartenir au Hamas et qui en a produit entre 60 et 70 000 – et Where’s Daddy? – sorte de Google Maps où les monuments à visiter sont remplacés par la position en temps réel des gens. En bref, l’un et l’autre offrent aux soldats israéliens une cartographie tirée d’un jeu vidéo (comme le dit un soldat) en plein air où l’on va tuer ceux que l’algorithme nous désigne, tout en s’accordant une marge de surplus, celle contenant notre quota de nazas. Bilan : 73 000 Palestiniens tués à Gaza en trois ans. Pendant ce temps-là à Tel-Aviv, Szor et Abraham nous montrent que Netanyahou occupe chaque foyer par son omniprésence dans les médias audiovisuels dont le discours, appelant à abattre l’ennemi, se répète jour après jour. Le cocon domestique devient à son tour prison pour l’habitant. Il est enfermé, ne peut voir que par sa fenêtre ou par les rambardes de son balcon qui se transforment peu à peu en barreaux de prison. Face à ce conditionnement façonné de la désignation de l’ennemi, le discernement de chacun s’effrite peu à peu. La séquence la plus significative dans cette lignée serait lorsqu’un soldat en vient même à affirmer qu’il s’est mis à comprendre les nazis et leurs actes.
Témoignage après témoignage, notre seule source de lumière naturelle est celle de la Lune, si lointaine qu’on ne peut imaginer la perturber. À cela près que même cette Lune est tourmentée par le climat des terres. D’abord des éclairs, dont l’arrivée est montée en symbiose avec le bruit retentissant des sirènes, puis des avions qui entravent sa lueur et qui suscitent l’inquiétude d’une attaque en tout temps. Sauf qu’à soixante kilomètres de ces avions, l’attaque est là et cela fait 59 ans qu’elle dure. Il faut attendre les derniers instants du film pour voir enfin Gaza. Ce Gaza-là, il est filmé au smartphone en octobre et novembre 2023, dans un climat de détresse où un père cherche désespérément son fils et sa fille sous les décombres laissés par l'armée israélienne. Si seulement nous avions mal vu et qu’en nous frottant les yeux, nous réalisions que l’avion que nous avions vu n’était qu’un oiseau. Une colombe blanche peut-être, elle représenterait bien ce que nous cherchons tous. Féeries utopiques à part, si un mot devait résumer NAZA, ce serait la foudre.



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