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ORWELL : 2+2=5 de Raoul Peck

  • Adrien Fondecave
  • il y a 3 jours
  • 5 min de lecture
Des slogans mensongers sont affichés partout dans un grand centre commercial plein de passants

LE MOT : TOTALITARISME

Comment décrypter notre monde actuel, à l’heure où les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle – deux outils particulièrement puissants et dévastateurs – sont détournés par des politiciens corrompus, des états totalitaires et des milliardaires fascistes, afin d’endoctriner les peuples du monde entier ? Si l’on se penche sur le cas du septième art, récemment, des réponses nous sont venues de la fiction en 2025 : brillamment avec Une bataille après l’autre de Paul Thomas Anderson, ou de façon un peu moins réussie mais néanmoins saisissante, avec Eddington d’Ari Aster. Deux films qui dépeignent l’Amérique ultra polarisée et complètement folle des années 2020, dévoyée par Donald Trump et sa clique.


Une autre réponse nous est donnée par Raoul Peck, par la voie du documentaire, avec son dernier long métrage, Orwell : 2+2=5, qui sort en France en février 2026 (il est déjà sorti aux Etats-Unis en octobre 2025). On a longtemps cantonné George Orwell – tout en reconnaissant son génie – au domaine de la science-fiction, par ailleurs regardé de haut. Ses œuvres majeures, La Ferme des animaux et 1984, ont été avant tout considérées comme des dystopies, comme si ce qu’il décrivait n’avait jamais existé (or il s’est directement inspiré des totalitarismes du 20ème siècle, du nazisme au communisme stalinien), ou pire, comme si cela n’arriverait jamais. 


Or, il est venu le temps où 1984 n’est plus de la science-fiction, mais la vie quotidienne de millions de gens, dans certaines parties du monde, y compris en occident. Qu’il s’agisse des Etats-Unis de Donald Trump et de la Russie de Vladimir Poutine, deux états où la violence et les vérités alternatives, c’est-à-dire le mensonge, sont érigés en valeurs suprêmes. Ou de la Chine de Xi Jinping, où le fameux crédit social et la surveillance généralisée, accompagnés de la torture et d’exécutions arbitraires, étaient déjà décrits par George Orwell dans son fameux roman 1984, sorti en 1949, avec 75 ans d’avance…


Dans son documentaire Orwell : 2+2=5, Raoul Peck déploie deux fils narratifs en parallèle. Tout d’abord, l’itinéraire personnel et intime de George Orwell, pseudonyme d’Eric Arthur Blair, citoyen britannique né en Inde en 1903 et décédé à Londres en 1950, en suivant les deux dernières années de sa vie, alors qu’il est gravement malade, à travers les lettres qu’il a écrites à ses proches. Et d’autre part, en citant ses écrits personnels et de fiction, notamment La Ferme des animaux et 1984, en montrant en quoi ils étaient prophétiques et annonciateurs de notre époque, en les croisant avec des images et des témoignages contemporains. 


Raoul Peck nous dévoile ainsi deux facettes complémentaires de l'écrivain britannique. D'un côté sa vie privée : son amour pour sa femme et son fils, son goût pour la nature et un endroit reculé comme l'île de Jura, en Ecosse, où il vécut un certain temps, dans des séquences où l’émotion d’Orwell nous saisit. Et de l'autre, son engagement politique et social, qui est indissociable de sa vie intime, aussi bien à travers son action, comme lors de la Guerre d'Espagne, que par ses écrits. Né dans l'Inde colonisée par les Britanniques, ayant vécu en Birmanie elle aussi colonisée par le Royaume-Uni, où il a même servi dans la police, George Orwell a peu à peu pris conscience de l'horreur de la colonisation, qu'il a profondément rejetée. Être au contact de populations opprimées a aiguisé sa conscience sociale. De là ont découlé ses combats et ses écrits ultérieurs. 


Le cinéaste haïtien nous raconte donc la prise de conscience progressive d'un homme tel qu'Orwell face aux logiques d'oppression par différentes civilisations, notamment la civilisation occidentale. Son combat aux côtés des Républicains face aux Franquistes, lors de la Guerre d’Espagne, va le confronter au fascisme. Mais il fut tout autant conscient de la propagande anglaise et de la façon dont le Royaume-Uni a d’abord baissé les armes face à Hitler, il sait donc combien le totalitarisme et la lâcheté peuvent s’infiltrer partout. 


Raoul Peck a l’excellente idée de puiser directement dans les écrits d’Orwell : la grande majorité des textes lus et interprétés par Eric Ruf (pour la version française) et Damian Lewis (pour la version anglaise) sont des extraits non modifiés tirés de l'œuvre de George Orwell. Et c’est là qu’on ne peut que constater la puissance de ses textes et leur côté visionnaire. A vrai dire on s’en doutait : oui, Orwell est plus que jamais d’actualité, tant notre monde est de plus en plus dystopique. Et il est bon de revenir à un tel auteur, pour nous encourager à résister. 


Orwell : 2+2=5 est donc un film hautement recommandable. D’autant plus que, comme le dit Raoul Peck, George Orwell nous a offert une boîte à outils pour décortiquer le totalitarisme et le fonctionnement des régimes fascistes, qu’ils soient de droite ou de gauche. Le cinéaste utilise ainsi un certain nombre de concepts construits et promus par Orwell pour analyser notre monde d’aujourd’hui, avec le recours de femmes et d’hommes engagés contre l’oppression. 


Deux bémols toutefois peuvent être émis à l’encontre du film de Raoul Peck. Le premier est que ce long métrage convaincra surtout les convaincus et reste en partie à la surface. S’il mobilise des textes clés d’Orwell et dénonce les errements de notre temps, il se contente un peu trop d’actualiser les propos d’Orwell avec des problématiques contemporaines sans chercher à creuser les fondements et comment nous en sommes arrivés à la situation d’aujourd’hui. Mais il est vrai que comme le disait Raoul Peck en échange post-séance, la situation actuelle trouve ses racines dans les 50 dernières années, voire même plusieurs siècles auparavant. Il faudrait une série documentaire pour traiter ce sujet correctement. Et le réalisateur a déjà traité certaines de ces problématiques dans d’autres de ses films.


Autre bémol, vers la fin de son long métrage, Raoul Peck explicite de façon visuelle et assez scolaire la façon dont la novlangue opère des retournements de sens en pervertissant le langage, du genre “la guerre, c’est la paix”, “la liberté, c’est l’esclavage”, “l’ignorance, c’est la force” – expressions extraites de 1984 – en trouvant des équivalents actuels. Si certains d’entre eux sont évidents et bien vus, dénoncés avec raison, d’autres sont clairement arbitraires, voire partisans et même assez dangereux. Autrement dit, autant George Orwell est toujours cité à bon escient, démontrant son acuité et sa probité morale, autant Raoul Peck, bien qu’il soit hautement respectable par son engagement et la qualité de sa filmographie, n’est pas toujours irréprochable dans ses prises de positions au sein de ce film.


Malgré cela, Orwell : 2+2=5 est foncièrement pertinent et utile pour notre époque. Si notre présent et plus encore notre futur s'annoncent bien sombres, Raoul Peck nous invite au sursaut démocratique et citoyen... qui passe par l'engagement personnel. George Orwell croyait en la common decency du peuple, sa décence ordinaire, solution à l'abrutissement généralisé et au totalitarisme. Qu'en est-il aujourd'hui ? Dans le débat post-séance, Raoul Peck ajoute une nuance : une société démocratique c'est une société d'individus responsables et éclairés, bien informés. Des masses intoxiquées par le poison du populisme et du mensonge ne constituent pas une société démocratique. En revanche, le salut réside selon lui dans la société civile, dans l'union des citoyens. L'union des esprits et des corps, car les idées seules ne suffisent pas. Il faut pouvoir risquer sa vie pour ses idées, se lever pour dire non au totalitarisme et au fascisme. Alors à nous de nous engager. Car personne d'autre ne le fera à notre place, et la tâche qui nous incombe est immense...

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