RÉSURRECTION de Bi Gan
- Jérémie Prigent
- 9 déc. 2025
- 3 min de lecture

LE MOT : SORTILÈGE
En mars 2016, sortait sur nos écrans Kaili Blues, le premier film de Bi Gan, jeune cinéaste Chinois, une méditation sur le temps qui passe, époustouflant de beauté et sidérant dans sa forme, enveloppée notamment dans un long plan séquence à l’état larvaire, sensoriel et hypnotique, que les premiers explorateurs de l’univers de ce cinéaste ne sont pas prêts d’oublier de sitôt.
La rêverie se poursuivit en janvier 2019, avec une invitation majestueuse à destination du subconscient de la Lune Noire, aussi belle et ténébreuse que l’actrice Tang Wei, dans le second film de Bi Gan, Un grand voyage vers la nuit, avec sa désormais marque de fabrique : un gigantesque plan séquence (en 3D s’il vous plaît !), techniquement une prouesse, poétiquement une caresse, avec la sensation qu’il peut aller encore plus loin, qu’on assiste ébahi à l’espoir d’une chrysalide abritant le miracle d’un cinéma revigoré.
La promesse est largement tenue pour le troisième opus du papillon Bi Gan, dont l’envol et l’exploration de ce qu’on appelle communément le Septième Art, donne le tournis avec ce Resurrection.
Dans un monde où les humains ne savent plus rêver, un jeune homme “rêvoleur” perd pied, n’arrive plus à distinguer l'illusion de la réalité et se réincarne dans cinq époques. Seule une femme voit clair en lui. Elle parvient à pénétrer ses rêves, en quête de vérité.
Le plaisir est total. Les compositions de M83 transcendent le matériau.
Rarement une œuvre dotée d’une telle ambition, d’une telle ampleur, assure l’exploit de déjouer tous les pièges qui lui sont tendus.
Ce film traverse 130 ans d’Histoire du cinéma avec une poésie artisanale qui évoque aussi bien Cocteau que Méliès, et lorgne du côté de Nosferatu, de Metropolis, et de Mizoguchi avec une pureté cristalline de chaque instant, à l’opposé de Damien Chazelle et de son prétentieux et boursouflé Babylon. Plus le temps passe, et plus on a du mal à rêver. Les grands chefs-d’œuvre ne sont plus que des fragments de rêve, mais il suffit d’une seule image pour continuer à se plonger dans les songes les plus salvateurs.
Sous les traits d’une femme déambulant au préalable dans les couloirs du Cinéma dans la partie introductive, Shu Qui apporte une aura envoutante et mystérieuse, actrice devenue légende depuis Millenium Mambo et The Assassin de Hou Hsiao-Hsien. Le rêveur est interprété par Jackson Yee, superstar en son pays. Puis, Bi Gan compose son film de cinq segments, comme les cinq sens. Plusieurs niveaux de lecture se répondent, plusieurs pistes se font échos, les genres se télescopent, le rêveur traverse la pellicule, et ce n’est pas seulement l’Histoire du Septième Art qui défile sous nos yeux, c’est aussi l’Histoire de la Chine, de l’hommage au film noir, au segment sur la foi, ou celui qui rappelle la rétrocession de Hong-Kong, la richesse est démentielle, le miracle est perpétuel, le spectacle est sensationnel. Chaque segment surpasse le précédent, et comme un cadeau, comme une cerise sur le gâteau, LE plan séquence tant attendu finit par arriver, lors d’un épisode hallucinant de romantisme désespéré, résonnant à la fois comme la fin d’un monde apocalyptique et comme une renaissance mystique, le tout virevoltant dans une éclatante mélopée, sublimée par ce qui ressemble à l’un des plans séquences les plus sublimes de l’Histoire, à ranger aux côtés de la fin de Profession: reporter d’Antonioni ou des divagations aériennes de Soy Cuba de Kalatozov.
Et comment finir un tel pavé ? Comment achever 2h30 d'envoûtement absolu ?
Là encore, la conclusion du magicien Chinois est au niveau du reste, tout simplement renversante, bouleversante, inoubliable, comme ces souvenirs enfouis tout au fond de notre âme, qui s'étiolent petit à petit face au temps qui passe, mais qui subsistent, qui tanguent, qui se battent pour survivre, tant qu’une toute petite étincelle leur insuffle sa luminescence.
Merci Bi Gan pour nous avoir fait (re)découvrir le Septième Art, comme si c’était le premier film vu dans une salle obscure, merci pour nous avoir fait le plus bel hommage “caméléon” depuis Holy Motors de Leos Carax en 2012, merci de nous faire rêver le Cinéma, et merci à Juliette Binoche pour lui avoir décerné le Prix spécial du Jury au Festival de Cannes en mai dernier. Chef d'œuvre monumental.




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