WOMAN AND CHILD de Saeed Roustayi
- Mathis Gautherin
- il y a 13 heures
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Dernière mise à jour : il y a 2 heures

LE MOT : RENONCEMENT
Avec Woman and child, Saeed Roustaee signe, sans doute, son film le plus intime. Après la tension presque suffocante de La Loi de Téhéran (2019) et la fresque familiale de Leila et ses frères (2022), il resserre ici son regard sur celui d’une femme : Mahnaz. Une infirmière, une mère célibataire élevant seule ses enfants, une amoureuse et bientôt, une mère brisée et endeuillée.
Ce qui frappe d’emblée et qui fait preuve d’ingéniosité, c’est le choix de l’hôpital comme décor principal. Un décor qui dépasse le simple réalisme. Un lieu qui devient un espace moral et psychologique. Mahnaz y lutte pour sauver des vies, sans distinction, tandis qu’Hamid, son compagnon et futur marié, évolue dans une logique de transaction, en faisant du commerce autour des corps malades. Un contraste qui dit déjà tout sur l’évolution des personnages. Lui, négocie, calcule, échange sans questionnement éthique. Elle, soigne, protège et donne sans rien attendre en retour. Deux logiques s’opposent donc : le soin et le commerce. Peu à peu, on comprend que ce contraste ne s’arrête pas aux couloirs de l’hôpital mais contamine également la sphère intime. Hamid traite les sentiments comme des échanges, et Mahnaz par amour, accepte l'inacceptable.
Le film montre avec acuité la manière dont Mahnaz s’efface progressivement. Elle se transforme pour plaire, met ses enfants au second plan, réorganise sa vie autour du désir d’un homme dont les principes contrastent avec son propre métier. Rien n’est démonstratif dans ce glissement vers l’effacement personnel. Et c’est justement ce qui rend ce long-métrage si douloureux : cet effacement se fait presque en douceur, dans la normalité, la banalité totale.
Le personnage de Mehri, la sœur de Mahnaz, contribue premièrement à cet effacement. D’abord soutien discret, elle révèle ses failles lorsque Hamid renonce à épouser Mahnaz pour l’épouser elle. Cette décision vient bouleverser la famille et vient accentuer les rivalités, dépendances affectives au sein du cercle intime et va amorcer le combat intérieur de Mahnaz.
Puis le fils de Mahnaz, Aliyar, qui occupe une place centrale dans la première partie du récit, va marquer ce point de non-retour. Son renvoi de l’école agit comme un premier signal d’alarme que personne ne prend réellement au sérieux. L’adolescent, en quête de repères, exprime une colère diffuse face à la transformation de sa mère et à la présence grandissante d’Hamid. Jusqu’au moment où le drame survient.
À partir de ce moment tragique, le film change de tonalité. Mahraz traverse différentes étapes : sidération, culpabilité, besoin de justice. Son combat n’est pas seulement juridique. Il est existentiel. Elle est envahie par un besoin presque vital de comprendre et de faire reconnaître ce qui s’est passé. Elle réalise que ses compromis, faits par amour, ont fragilisé son équilibre familial. Une prise de conscience qui change radicalement son attitude. Là où elle évitait les tensions, elle affronte désormais les conflits sans détour et les contradictions de la justice iranienne.
Une détermination permise par une performance de Parinaz Izadyar (Mahnaz) tout simplement époustouflante. Déjà magistrale dans Life and a Day (2016), elle atteint ici un stade de maturité dans sa carrière. Son visage dans Woman and Child est traversé de contradictions simultanées : fierté, honte, amour, déni, colère rentrée. Elle ne surjoue jamais. Elle absorbe. Elle laisse affleurer. On comprend pourquoi Roustaee parle d’elle comme d’un “génie” dont le “visage exprime un spectre infini de sentiments” (propos du dossier presse). Elle donne au film son centre de gravité émotionnel.
Sur le plan visuel, le film repose énormément sur les visages et les regards, et cela se ressent à chaque plan. Certains face-à-face silencieux sont d’une intensité presque insoutenable. On pense immédiatement à Renée Falconetti dans La Passion de Jeanne d’Arc (1928) de Carl Theodor Dreyer : cette capacité du visage à devenir un paysage moral. Roustaee, pourtant cinéaste de dialogues abondants, ménage ici des respirations où tout passe par les yeux. Ces silences ne sont pas des pauses. Ils sont des révélations.
Ce qu’on peut retenir de Woman and Child, c’est avant tout sa cohérence morale. Le film parle des “pansements” que l’on applique sur les plaies sociales, à savoir compromis, silences, arrangements. Mais il montre que ces pansements ne guérissent rien. Ils retardent l’explosion. À travers Mahnaz, Roustaee dessine le portrait d’une femme qui comprend trop tard que l’amour ne peut pas être une négation de soi.




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