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AUCUN AUTRE CHOIX de Park Chan-wook

  • Adrien Fondecave
  • il y a 2 jours
  • 4 min de lecture
Un homme s'apprête à jeter un grand vase du haut d'un immeuble
Yoo Man-soo (Lee Byung-hun), fraîchement licencié, prêt à tout pour retrouver un travail © ARP Sélection

LE MOT : BOUFFONNERIE

Le précédent film de Park Chan-wook, Decision to Leave, le voyait atteindre un niveau de maîtrise impressionnant, aussi bien dans la mise en scène que dans l’écriture, se plaçant dans le sillage des meilleurs longs métrages d’un Alfred Hitchock, en mêlant thriller vénéneux et personnages subtils et complexes. Rien de tout cela dans Aucun autre choix. Ce film est une satire grotesque et caricaturale des méfaits du capitalisme dans la Corée du Sud contemporaine. Il est adapté du Couperet (The Ax), un roman de l’écrivain américain Donald E. Westlake, déjà adapté au cinéma en 2005 par Costa-Gavras dans son film éponyme (qui est d’ailleurs remercié plusieurs fois dans le générique de fin du long métrage de Park Chan-wook). Il s’agit ici de l’histoire de Man-soo, un cadre qui travaille dans l’industrie du papier (joué efficacement par l’acteur star Lee Byung-hun) et qui se voit licencié brutalement. Il cherche à retrouver du travail et tombe sur une annonce prometteuse pour une entreprise concurrente. Le problème est que plusieurs candidats sont en lice… il opte alors pour une méthode radicale : il va chercher à tuer ses rivaux un à un. On le voit, le pitch est déjà bigger than life et assez irréaliste, on est vraiment dans une fable grinçante. Et Park Chan-wook fait le choix de pousser les curseurs au maximum, si bien que son film est peut-être l’un de ses plus drôles, débordant d’humour noir et délirant. Notre anti-héros Man-soo est un homme un peu bête, et un tueur risible, qui va galérer pour aller jusqu’au bout de son projet macabre.

 

Bien entendu, le propos du livre d’origine et d’Aucun autre choix est de souligner que le capitalisme se nourrit des travailleurs en les montant les uns contre les autres, plutôt que de promouvoir une union entre eux, qui leur permettrait de se défendre face à la loi du marché et à l’autorité de patrons peu scrupuleux. Il y a donc beaucoup d’ironie dans ce film, mais une ironie sombre. L’exemple le plus criant est le fait qu’en étudiant la vie de ses victimes, afin de trouver le moment adéquat pour les tuer, Man-soo comprend que ceux-ci lui ressemblent beaucoup : ils ont eux aussi des familles et des problèmes de couple, ils ont eux aussi été licenciés, ce qui a bouleversé leur quotidien et leur estime d’eux-mêmes, ils sont eux aussi traversés par des tourments existentiels et par le désespoir, ils ont eux aussi des passions qu’ils pourraient mettre à profit, plutôt que de tenir coûte que coûte à travailler dans une industrie particulièrement dure et inhumaine, qui plus est en voie de périclitation… Mais Man-soo n’arrive pas à prendre du recul et se perd dans une fuite en avant funeste.

 

Le sujet de ce long métrage est fort et laissait espérer une œuvre qui parvienne à mêler réflexion et divertissement, comme le Parasite de Bong Joon-ho, qui semble être le modèle après lequel court Aucun autre choix – en vain… Park Chan-wook assène un propos grossier, qui est bien trop surligné. On comprend vite les enjeux du film, mais le cinéaste coréen ne creuse pas son scénario et ses personnages. Il reste à la surface de cette tragi-comédie, avec des protagonistes qui s’agitent dans des séquences aux confins du ridicule, sans que l’on s’attache vraiment à eux tellement ils sont schématiques. Ils sont peu ambigus, et donc peu pertinents, restant à l’état de protagonistes en deux dimensions, fonctionnels, uniquement au service de cette farce balourde. L’autre problème du scénario, outre son manque de finesse et de profondeur, est qu’il s’enlise dans des sous-intrigues mal écrites et peu pertinentes. On ne voit pas où Park Chan-wook veut en venir : Aucun autre choix est à la fois une tragi-comédie sociale, un thriller policier et une chronique familiale. Le long métrage part dans plein de directions sans traiter correctement ses différents arcs narratifs, préférant passer son temps à mettre en scène des séquences bouffonnes. Park Chan-wook retombe dans ses travers : il se complaît dans le grand-guignolesque, usant le spectateur en faisant du surplace.

 

Peut-être que le cinéma coréen atteint ses limites. A trop vouloir mixer différents genres dans un même film, à trop chercher l’épate, les twists scénaristiques, le glauque et la violence, à trop chercher l’efficacité d’un blockbuster d’auteur, ce genre de film reste superficiel et n’émeut jamais… Aucun autre choix a un côté complètement surfait, à l’instar d’un certain nombre de films coréens des 20 dernières années, qui ont essoré une formule sans parvenir à réellement se renouveler. Alors que Parasite a permis au monde entier de découvrir le cinéma coréen (qui avait déjà percé à l’international dans les années 2000 avec Memories of Murder de Bong Joon-ho et Old Boy de Park Chan-wook), c’était peut-être davantage son chant du cygne et son apogée avant le déclin qu’un renouveau promettant de futurs chefs-d’œuvre… Il faut dire qu’Aucun autre choix comporte d’autres défauts typiques du cinéma coréen contemporain, à savoir une mise en scène ostensiblement artificielle et complètement outrée. Celle-ci était d’une grande élégance dans Decision to Leave, ce qui a valu à Park Chan-wook le Prix de la mise en scène au Festival de Cannes, une récompense totalement méritée. Alors que dans Aucun autre choix la réalisation est kitsch au possible, au diapason de l’ambiance excessive du long métrage. Les mouvements de caméra sont bien trop visibles pour ne pas heurter, et la photographie vire régulièrement à des tons rose et orange assez laids, renforcés par des effets visuels disgracieux et peu maîtrisés.

 

Pour tout dire, aussi bien par son récit que par son esthétique, Aucun autre choix est un long métrage complètement boursouflé et assez indigeste, dont le manque de qualité ne justifie pas ses longues deux heures vingt. Même si on rit régulièrement, cette durée est éprouvante, du fait du peu d’intérêt de ce qui nous est montré. Park Chan-wook tenait à ce projet, qu’il a mis une vingtaine d’années à enfin réaliser. Et on le comprend, tant cette histoire s’inscrit parfaitement dans ses thématiques de prédilection, entre préoccupations sociales et comédie extrême et sordide. Mais on était en droit d’attendre un bien meilleur long métrage de la part d’un réalisateur capable de réaliser des grands films… mais aussi des essais ratés, au gré d’une filmographie assez inégale. Espérons que le cinéaste coréen se ressaisisse pour son prochain projet, car il reste malgré tout un artiste original et intéressant.

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