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GOUROU de Yann Gozlan

  • Zoé Grandcolas
  • 27 janv.
  • 4 min de lecture

LE MOT : RENVERSANT

Quel thriller.

Je me suis assise dans cette salle sans trop savoir à quoi m’attendre, et je ne pensais pas que le film prendrait une tournure aussi dramatique. Si Pierre Niney n’a plus rien à prouver quant à son statut de grand acteur, ses collaborations répétées avec Yann Gozlan confirment une véritable cohésion artistique et un travail d’une grande précision.

 

Dès les premières minutes, Gourou nous plonge au cœur de la manipulation mentale. Le film installe un doute permanent : qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui ne l’est pas ? Où se situe la frontière entre sincérité et mise en scène ? Ce flou constant nourrit une tension qui ne nous lâche jamais. Le sujet est d’autant plus percutant qu’il est profondément actuel. À travers les réseaux sociaux et les figures de l’influence, Gozlan explore la fragilité humaine et ce besoin presque vital de croire en quelqu’un, convaincu que cette personne détient la solution à nos failles.

 

La force de Gourou tient aussi à la mise en scène de Yann Gozlan, qui s’inscrit pleinement dans la continuité de son cinéma. Le réalisateur s’est imposé, au fil de ses films, comme un observateur minutieux des dérives intérieures. Chez lui, les personnages sont presque toujours persuadés de tout contrôler, évoluant dans un monde qui paraît rationnel, maîtrisé, parfaitement cadré. Pourtant, sans rupture nette, une dérive progressive s’installe. Le réel se fissure, les certitudes vacillent, et ce qui semblait stable devient un terrain miné.


Gozlan filme alors le quotidien pour mieux le transformer en champ de guerre intérieur. La caméra se rapproche des visages, les cadres se resserrent, l’espace se referme peu à peu. La tension ne repose pas sur des twists spectaculaires, mais sur une accumulation presque invisible de signes, de silences, de regards. Fidèle à ce qui fait sa marque, le danger ne vient jamais de l’extérieur, mais de l’intérieur même des personnages. Le spectateur, lui aussi, se retrouve enfermé avec eux, pris au piège d’un récit qui installe un malaise diffus et persistant. Dans Gourou, cette mécanique atteint une forme de maturité glaçante : la manipulation n’est pas seulement montrée, elle est ressentie.

 

Ce phénomène, qui inquiète aujourd’hui les institutions, n’est pourtant pas nouveau. De nombreuses personnes ont déjà été victimes de ces pseudo-guides, coachs ou gourous modernes. Le personnage de Matt incarne cette dérive : une soif de reconnaissance et de réussite qui brouille toute limite entre vie intime et vie publique. Chaque conférence est millimétrée, chaque interaction contrôlée. Dans la foule, oreillette à l’oreille, il semble deviner les prénoms et les blessures de chacun. En réalité, tout est orchestré en amont.

 

Ce mécanisme, redoutablement efficace, transforme le manipulateur en figure salvatrice. Le film montre avec justesse comment cette illusion peut conduire à l’obsession, et parfois au drame. Il rappelle aussi une vérité dérangeante : l’influence d’un seul individu peut suffire à faire basculer des vies entières — un constat que l’Histoire, malheureusement, a déjà confirmé.

 

Ce qui rend Matt particulièrement troublant, c’est la dualité de son personnage. Derrière l’assurance et la maîtrise, on devine une fragilité ancienne, profondément ancrée, qui explique en partie des relations familiales brisées. Adèle, sa compagne, incarne quant à elle un regard extérieur essentiel. D’abord convaincue de partager la vie d’un homme qui fait le bien, elle assiste impuissante à sa chute autant qu’à son ascension. Elle est l’un des rares personnages à comprendre que cette quête de pouvoir est devenue indispensable à son existence — un schéma tristement familier dans les dynamiques sectaires.

 

Le film interroge également le rôle de l’entourage. Qui alerte ? Qui encourage ? Qui profite du système ? L’un de ces personnages secondaires fera d’ailleurs basculer le récit, inversant les rôles : le manipulateur devient manipulé. À cet instant précis, le spectateur, persuadé d’avoir tout compris, se retrouve lui aussi pris au piège. Gozlan joue finement avec nos attentes : on se méfie de tout le monde, sauf de celui qu’il faudrait vraiment craindre.

 

Une fois le point de non-retour atteint, Gourou se transforme en course contre la montre. La députée Karla Demaison, seule figure institutionnelle forte, tente alors de faire émerger un cadre légal pour limiter l’exercice des coachs non diplômés sur Internet. Une problématique extrêmement contemporaine, qui dépasse le simple développement personnel et touche directement à la santé mentale et physique. Face à elle, Matt esquive, manie les mots, se drape dans une aura presque mystique.

 

Le film pose ainsi une question essentielle : qui est légitime pour guider, soigner ou influencer ? Derrière ces discours séduisants se cachent souvent des individus sans formation, ni cadre, dont les conséquences sur les victimes peuvent être lourdes.

 

La fin, enfin, laisse volontairement le spectateur dans l’inconfort. À Las Vegas, face à son idole, son gourou à lui, Matt touche du doigt l’accomplissement de son rêve. Ivre, incapable de parler, il vacille. Puis il commence son pitch. Cette conclusion, frustrante pour certains, m’a laissée perplexe — mais elle me semble finalement cohérente. Elle suggère que ces figures existent encore, qu’elles se déplacent, s’adaptent, et qu’elles échappent souvent aux sanctions.

 

Peut-être est-ce là le message le plus glaçant du film : pour l’instant, rien ne semble réellement les arrêter.


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