THE MASTERMIND de Kelly Reichardt
- Raphaël Chadha
- il y a 17 heures
- 6 min de lecture

LE MOT : CADRE
The Mastermind est le neuvième long-métrage de Kelly Reichardt, reparti du Festival de Cannes les mains vides, exploitant pourtant la perspective artistique à son plein potentiel.
Ce film suit Showing Up (2023) contant le quotidien d’une sculptrice de petites figurines, qui pourraient nous rappeler celle que vole James en introduction de The Mastermind. S’ajoute à l’art plastique de Showing Up, le vol de lait de First Cow (2019). On pourrait croire que les deux dernières sorties de la réalisatrice américaine composent la plus récente.
Dans ce nouveau récit, nous suivons un père de famille qui organise le cambriolage de certains tableaux exposés dans son musée local.
Rappelant fortement La Chimère d’Alice Rohrwacher, même acteur et même sujet (le vol d'œuvres d’art).
LE CADRE
La première image est très évocatrice : James (incarné par Josh O'Connor) dans un musée regarde dans notre direction, nous comprenons qu’il contemple une œuvre. La caméra est devenue tableau. Il tourne la tête, étant de face, il nous offre à présent son profil. La caméra est devenue cadre.
Voir la caméra comme une délimitation de l’action, tout en comprenant qu’un monde s’étend au-delà des contours semble légitime. James est toujours le protagoniste du tableau, et c’est la politique et plus spécifiquement la guerre du Vietnam qui parfois s’incorpore à la composition. Que ce soit au travers d’un bruit de fond radiophonique, d’une image télévisée ou d’une affiche “I WANT YOU FOR U.S ARMY” à l’arrêt bus.
Au travers de cette technique, Kelly Reichardt inverse le processus habituel, l’actualité n’a pas d’ascendant sur le protagoniste, les deux suivent leur cours parallèlement. Une des plus belles utilisations du hors champ de ces dernières années (avec On vous croit de Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys).
La metteuse en scène affine de plus en plus son art, que ce soit par le hors-champ comme nous l’avons évoqué ou au travers de détails. Lors d’une masterclass qu’elle a donnée pendant la promotion du film, elle évoquait l’importance pour elle de filmer la minutie des choses. C’est donc cette minutie qui est à chercher et rechercher dans The Mastermind.
Un exemple, un seul. Quand James fuit chez des amis après qu’il ait été démasqué par la police, Maude (incarnée par Gaby Hoffman) semble moins enthousiaste que Fred (John Magaro) par sa venue. Après une soirée arrosée entre les deux hommes, Josh O’Connor reste dans la cuisine sans son ami. Maude arrive dans la pièce, réveillée par du bruit, notre protagoniste lui touche très délicatement le pull qu’elle porte, et de ce toucher, on entrevoit un passé amoureux. Lors de la même masterclass, la réalisatrice disait enlever, au moment du tournage, une grande partie des dialogues au profit de mouvements qui auraient plus de sens, résultant d’une maîtrise autant dans le visible que dans l’invisible.

LE DOUBLE ET LA SOLITUDE
The Mastermind semble être un métrage où tout s’aimante, sauf notre ami James. Le double se présente en terme relationnel, ce qui renforce l’isolement du protagoniste. Notamment au travers de ses proches : ses deux garçons, ses parents ou encore le couple Fred et Maude.
Le triple ne fonctionne pas, ayant une scène en tête : dans le bus, James voit un marin avec sa femme et son enfant sur la banquette de droite. Il s’endort. Quand il se réveille, le marin a disparu, il ne reste plus qu’un lien maternel.
Solitude d’être une mère, solitude d’être une femme. La réalisatrice nous les montre puissantes : ce sont elles qui gardent, non pas la maison, mais la raison.
PEINTURE ET ARCHITECTURE
Kelly Reichardt est une amoureuse de la peinture. A Paris, entre séances-débats et interviews, elle décide de visiter les différentes collections de la capitale. Les toiles subtilisées appartiennent au peintre préféré de la metteuse en scène : Arthur Dove. Considéré comme le premier peintre abstrait américain, son œuvre se constitue principalement de formes qui s’escaladent. Les couleurs rappellent Gauguin, le rythme rappelle le futurisme italien (Giacomo Balla, Carlo Carrà, Gino Severini).
Pour rappel, le musée a été créé de A à Z (dans un entrepôt), les tableaux entourant ceux de Dove ont donc été choisis avec précaution. La présence en fond d’un Pierrot, faisant écho avec celui de Watteau, pourrait correspondre avec un James vu comme un clown.
La réalisatrice américaine s’est inspirée d’une vraie histoire prenant lieu en 1972, où le dévaliseur avait jeté son dévolu sur un Picasso, un Gauguin et un Rembrandt. Pourquoi avoir choisi de changer ces grands noms par celui de Dove ?
Est-ce par envie de modernité ? Est-ce que cela participe à la différence de James par rapport aux autres cambrioleurs habituels ?
J’y verrais dans ce choix un rapport au métier d’origine du protagoniste : architecte. Il entrevoit des formes, des lignes, des emboîtements qui déterminèrent ses études. Ce n’est pas comme il le dit au téléphone, pour subvenir aux besoins de sa famille mais parce qu’il aime ces toiles, il les considère en tant qu’artiste lui-même. Peut-être y trouve-t-il une inspiration pour ses prochaines créations architecturales ?
En attendant que cette inspiration vienne, il utilise ses talents pour construire une boîte qui pourrait contenir les toiles volées. Kelly Reichardt avait d’ailleurs tourné la scène de fabrication de cette caisse puis a décidé de la retirer, ce qui aurait établi James comme un vrai artiste. Or il ne l’est plus, il est devenu voleur.
F FOR FAKE
Il est autant voleur que menteur.
Toujours en introduction du film, le fils de James trouve dans les lettres une signification qui se rapporte à la vérité autant qu’à son inverse. Ce qui l’amène à dire F for Fake, titre d’un documentaire d’Orson Welles. La lettre F suit le métrage autant que la fausseté, puisqu’elle est commence le nom du musée dérobé. On la voit sous forme de pins jeté à la poubelle par Terri (incarnée par Alana Haim), ou porté par James lui-même tout en arnaquant sa propre mère.
Dans cette dernière illustration, on comprend à quel point cette subtilisation d'œuvres le poussera vers la perte de toute authenticité (pour rester dans le thème de l’art). James ira jusqu’à perdre sa propre identité au profit de sa propre survie.

MUSIQUE
La bande son est signée Rob Mazurek, trompettiste du groupe de jazz Chicago Underground.
Pourquoi ce choix si original pour Reichardt ?
Elle avoua avoir écrit le scénario tout en écoutant Sun Ra, John Coltrane ou encore Pharoah Sanders (compositeur du magnifique Love is Everywhere). J’y ai personnellement entendu des influences de Freddie Hubbard, trompettiste aussi.
Cette musique semble répliquer la tension du métrage. Lors du premier vol de James (celui de la statuette), on commence par entendre une contrebasse et une batterie se confondre pour développer un rythme aux pas du protagoniste.
Le cuivre joue de ses vibrations, incorporant les différents états d’âme du personnage de Josh O’Connor passant entre joie, peur, confusion, indécision.
Enfin, le jazz est le type de musique par définition basé sur l’improvisation. Improvisation qui conduira James vers les pires actions. Bien sûr, pour qu’il y ait des imprévus musicaux, il faut un cadre prédéfini, comme nous en parlions plus tôt. Malheureusement, parfois le cadre se défait quand une toile doit être restaurée.
INCORPORATION
En fin de compte, le dernier long-métrage de la réalisatrice est particulièrement personnel. Elle est scénariste (complètement seule, ce qui n’était pas arrivé depuis 2016 avec Certaines femmes) et monteuse de ce film.
Si nous faisons la somme de tout ce que nous avons dit, nous pourrions faire la théorie suivante : James est Kelly Reichardt et inversement.
Elle aurait souhaité décrocher ses toiles favorites au moyen de l’écriture d’un personnage irréel.
Tout en avançant dans son histoire autant que dans l’histoire du protagoniste, elle y voit les impossibilités, des détournements de routes. Elle ne contrôle plus le destin de James, perd le contrôle qu’elle avait sur lui tel un Pinocchio qui échappe à son créateur.
Il ne reste qu’un moyen d’avoir l’ascendant sur sa création, en l'enfermant à tout jamais dans sa caméra. C’est donc au travers de ce plan subjectif final que tout se joue, ou plutôt se déjoue. Elle est enfin redevenue maître de son personnage, il sera à tout jamais emprisonné dans le cadre du cinéma.
Finalement, ce n’est pas de Pinocchio dont il est question avec The Mastermind mais du mythe de la Boîte de Pandore. Il reste un dernier espoir, il faut simplement se poser la bonne question, du type : Qu’est qui a vraiment de la valeur ?




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