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ENTRETIEN avec Alain Gomis & Katy Correa

  • Jérémie Prigent
  • 27 avr.
  • 6 min de lecture

Notre rédacteur Jérémie Prigent a rencontré Alain Gomis et Katy Correa, réalisateur et comédienne principale du long-métrage Dao, qui sort en salle le 29 avril 2026. 


Aujourd'hui, Gloria marie sa fille en banlieue parisienne. Il y a peu, en Guinée- Bissau, elle assistait à la cérémonie qui consacrait son père décédé en ancêtre. D'une cérémonie à l'autre, entre passé et présent, vie et mort, réalité et fiction, Gloria se réconcilie avec son histoire, trouve sa place et connaît un moment de paix.


Jérémie Prigent : Bonjour Katy Correa, bonjour Alain Gomis. Toute l’équipe du Dernier Mot de Trop est ravie de vous avoir en entretien. Je suis Jérémie. Question simple : comment était le festival de Berlin ? 


Alain Gomis : C’était la fête !


Katy Correa : Avant, le film nous appartenait, et depuis le festival, il appartient à tout le monde. On est ravis de l’avoir partagé. 


Alain Gomis : On était 25 membres de l’équipe du film à monter les marches, entre les délégations, les acteurs, les jeunes du centre Yennenga qui avaient participé au montage… Le festival nous avait dit “pas plus de 7 sur le tapis rouge”.


Katy Correa : On ne sait pas faire petit.


Alain Gomis : L’accueil était fort, la projection était émouvante, et le soir c’était la fête !


Jérémie Prigent : Dao sort le 29 avril, pour moi c’est le plus grand film pour l’instant de l’année 2026. Katy, comment êtes-vous arrivée sur ce film ?


Katy Correa : Alain m’avait parlé d’un projet il y a très longtemps. Il a écrit une partie du scénario à la maison. Une fois terminé, il me l’a montré. Et je me suis dit “non, je ne peux pas faire ça”. J’étais bouleversée, je ne me trouvais pas du tout légitime comme actrice, et craignais de ne pas savoir transmettre ce que proposait Alain. J’avais en tête quelques personnes qui auraient pu jouer le rôle, mais certainement pas moi. De fil en aiguille, je l’ai accompagné sur des castings, des rencontres, et je me suis dit pourquoi pas. Je me suis dit soit j’y vais, soit je n’y vais pas, mais si j’y vais je dois être disposée et disponible.


Jérémie Prigent : Combien de temps a duré le tournage ?


Katy Correa : Je ne peux pas vous dire, quand on aime on ne compte pas. 


Jérémie Prigent : Le film démarre avec cette stupéfiante idée de nous montrer en mode making off la rencontre entre les actrices Katy Correa et D’Johé Kaoudio lors d’une répétition pour interpréter les rôles de Gloria et Nour dans le film ! 


Alain Gomis : Je pensais que c’était intéressant de rentrer par la petite porte, pour accompagner le spectateur dans cette histoire. Et c’est aussi une façon de montrer que le film a été conçu par nous tous ensemble. Au départ, une petite baignoire remplie d’eau, puis au final, un gigantesque fleuve, où nous étions 300 sur le tournage. 


Jérémie Prigent : Oui, on sent vraiment la notion de groupe. 


Alain Gomis : J’avais quelques idées de scénario, comme des petits fils de fer, et les actrices et acteurs ont amené des idées. Des personnages qui n’étaient pas dans le script sont nés lors de ces rencontres ou de ces castings, et même quelques séquences se sont improvisées comme celle entre Katy et Jean-Christophe Folly, ou encore la première partie de la collecte de l’argent, qui n’était pas du tout prévue. Le film s’est construit au fur et à mesure, grâce aux uns et aux autres. 


Jérémie Prigent : C’est fabuleux d’avoir des comédiens comme ça. 


Alain Gomis : Ils ont été très réceptifs à cet espace, ils avaient envie de raconter des choses. Sur Félicité, (son précédent film, réalisé en 2017), à Kinshasa, dans la séquence du bar, c'est là qu’est née cette envie de donner le cadre à celles et ceux qui le voulaient. Dans une autre séquence où Félicité va chercher de l’argent chez quelqu’un qui lui en doit, dans la cour, certains figurants se sont mis à rentrer dans le champ et à jouer. Comme si quelqu’un me disait “j’ai envie d’agir et c’est comme ça que je veux me montrer.”

Et c’est devenu un processus conscient dans Dao. On va se montrer ensemble. 


Jérémie Prigent  : en parlant de “ensemble”, vous avez créé une école de post-production à Dakar et vous avez demandé à plusieurs élèves de faire le montage de Dao ? 


Alain Gomis : Ils m’ont apporté un regard. C’était collectif au tournage, c’est devenu collectif au montage. 


Jérémie Prigent  : Katy, comment s’est déclenchée votre complicité avec D’Johé Kaoudio ? Votre relation dans le film m’a beaucoup touché. 


Katy Correa : En fait, on s’est choisies. D’autres personnes ont été castées, et ça a fonctionné. Mais avec D’Johé, j’ai ressenti cette fluidité. Elle m’a raconté une partie de sa vie, qui ressemblait étrangement au film qu’Alain était en train de préparer. Il y a des synchronicités dans la vie, dans le temps, qui font qu’on est au bon moment, au bon endroit. 


Jérémie Prigent : Je pense aussi à votre complicité avec Samir Guesmi, qui est malicieuse et mélancolique à la fois.


Katy Correa : On avait déjà travaillé un petit peu en casting. Ce n’était pas facile pour moi, il fallait donner la réplique, être juste, et des acteurs comme Jean-Christophe Folly, Nicolas Bouchaud et évidemment Samir Guesmi m’ont apporté énormément dans les regards, dans les gestes, dans la façon dont on aborde une scène, j’ai été absorbée par toute cette grande générosité. C’est une magnifique première expérience de cinéma. 


Jérémie Prigent : On sort sonné positivement du film, après un tel tourbillon d’émotions. 


Alain Gomis : Sur ce film, il y a des moments très troublants, et c’est ça qui fait le film, on a traversé beaucoup de choses ensemble. Dans ma façon d’envisager le cinéma, ce n’est pas le film qui compte, c’est le parcours vers le film. 


Jérémie Prigent : Lle film prend vie de lui-même en fait…


Alain Gomis : Dès la première seconde, le film existe, même dans ce qu’on ne filme pas. La caméra vient juste se balader là-dedans. 


Jérémie Prigent : Chacune et chacun pourra s’identifier au film car vous nous racontez deux cérémonies, l’une mariage, l’autre hommage mortuaire, et c’est dans ces moments, très courts parfois, que les familles se construisent. 


Alain Gomis : Effectivement, beaucoup de gens se disent “c’est dommage, on se voit uniquement à un mariage ou un décès”, alors que, sans véritablement le savoir, leurs relations familiales se construisent. 


Jérémie Prigent : Quels sont vos réalisateurs de chevet ? 


Alain Gomis : J’aime beaucoup de genres différents, ça va de Spike Lee à Andrei Tarkovski, Djibril Diop Mambéty, et plus récemment Ousmane Sembeène. Bien entendu Yasujirō Ozu, Akira Kurosawa, Martin Scorsese, et pour citer des Français, j’aime autant Robert Bresson que Maurice Pialat. J’en vois moins maintenant mais à une époque, j’adorais voyager dans les films. 


Jérémie Prigent : En parlant de voyage intérieur, la séquence de possession dans votre film est puissante. C’est du vécu ? 


Alain Gomis : C’est arrivé à l’actrice elle-même, c’est pour cela que je lui ai demandé de le jouer. Elle n’en avait pas de souvenir, donc elle a tenté de retranscrire ce qu’elle avait vu de ses yeux. Ce genre de moment particulier doit arriver à beaucoup de cérémonies. Les premières fois où j'ai assisté à ça, je me suis demandé si j’y croyais ou pas et j’avais l’impression d’un processus conscient de ma part de basculer à un moment d’un côté. C’est le meilleur remède contre le deuil. Et cela définit notre identité. Ce n’est pas un processus de la disparition de quelqu’un car cette personne renaît en quelque sortes. C’est une chance de voir que notre culture a réussi à le préserver. 


Katy Correa : Cette cérémonie est consacrée à une personne qui n’est plus, mais on célèbre sa vie, c’est ça qui est beau. 


Alain Gomis : Ce n’est pas parce qu’on perd quelqu’un que cette personne cesse d’exister pour vous. Elle continue d’exister dans les souvenirs, les rêves, la pensée, c’est une grande partie de nos vies. 


Jérémie Prigent : Katy, une question pour l’avenir, avez-vous d’autres projets pour l’actrice que vous êtes désormais ?


Katy Correa : Si c’est dans les mêmes conditions que ce film, alors oui, je signe tout de suite ! Je ne connaissais pas l’envers du décors, et depuis ce film, je ne suis plus la même spectatrice. J’ai un énorme respect pour tout ce que vous faites, tout ce qui se construit autour du cinéma, cela ne se limite pas à une personne qui passe devant l’écran, c’est avant, pendant, après. Vous avez tout mon respect, que ce soient les journalistes, les équipes, les techniciens, les réalisateurs. C’est un immense travail. 


Jérémie Prigent : Une dernière question, si vous deviez résumer l’aventure Dao en un seul mot, lequel serait-il ?


Katy Correa : La bienveillance.


Alain Gomis : Tu me l'as volé. Comme Thomas Ngijol l’a dit dans le film, “la bienveillance”. Et c’est une séquence improvisée !

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