ENTRETIEN avec Gessica Généus pour son film MARIE-MADELEINE

Notre rédacteur Jérémie Prigent a rencontré Gessica Généus, réalisatrice du film Marie Madeleine présenté à Cannes Première (Festival de Cannes 2026).
Jérémie Prigent
Bonjour Gessica Généus, au nom de toute l’équipe de notre média Le Dernier Mot de Trop, je suis très heureux et fier de m’entretenir avec vous.
À Cannes, quand j’ai vu votre film Marie Madeleine, j’ai eu la sensation d’une explosion florale, de couleurs, de scènes psychédéliques, de collages… Des émotions m’ont traversé, qui ne m’ont toujours pas quitté aujourd’hui.
Marie Madeleine sort dans quelques jours. Après des mois de festivals, de partage, de rencontres, comment vivez-vous le fait de devoir abandonner votre film aux spectatrices et aux spectateurs ?
Gessica Genesius
J'ai lâché prise dès la première du film à Cannes. C’est comme un rituel sacré.
À la première, on voit si on a tout donné, si on a été au bout. Et j'ai vu mon équipe aller au bout.
Jérémie
J’étais présent, et je vous ai toutes et tous trouvés très émouvants.
Gessica
J’étais émue et fatiguée, car la veille de la projection, je travaillais encore sur les sous-titres anglais. Pour les personnes de l'équipe qui n'avaient pas encore vu le film, ça devait faire beaucoup de choses à encaisser.
Jérémie
Un beau souvenir.
Je pitche Marie Madeleine : à Jacmel, Haïti, la mer, les églises et les esprits façonnent la vie. Marie Madeleine vit de la prostitution et croise la route de Joseph, un jeune évangeliste. Deux êtres que tout oppose.
Dans la première séquence du film, d’innombrables revendications religieuses représentées par des slogans sont filmées sur les tap-taps de façon un peu oppressante.
Gessica
J’adore les tap-taps. Ils font partie du décor. C’est comme des petits musées ambulants. Jésus, Lebron James ou Shakira peuvent se côtoyer sur le même tap-tap.
Jérémie
Juste après ces plans du générique sur les tap-taps représentant Jésus, on voit la Bible en version DVD ou CD vendue à la sauvette.
Gessica
C’est une protection. Quand tu mets Jésus sur ta boutique, c'est pour attirer les bonnes grâces. Le vaudou est tout aussi présent que la chrétienté. Les gens ont la sensation de devoir se protéger et porter un talisman. C'est une fabrication psychologique plus qu’une peur réelle. Il n’y a rien de rationnel. On agit dans le doute, parfois radicalement.
Jérémie
Comme la séquence au tribunal avec l’homme accusé d’être un loup-garou.
Gessica
L’État n’intervient pas et laisse place à des tas d’interprétations individuelles.
Jérémie
On sent également dans votre film précédent, Freda, une révolte contre l’État, contre le système, avec des images d'archive. C’est aussi présent dans Marie Madeleine mais avec une démarche artistique plus affirmée.
Gessica
C’est une autre lecture. J’avais besoin de rapports plus proches de ce que je vis avec mon pays. Freda était une parole vraiment urgente.
Jérémie
Ça sent effectivement la nécessité.
Gessica
Oui, une nécessité. Je n'avais pas le temps de donner trop d’ampleur à cette parole, il fallait qu’elle soit radicale, concrète dans son exécution et plus directe dans son propos. Pour Marie Madeleine, j’avais le luxe immense d'avoir le temps d’interpréter tout ce que je ressentais, de revisiter mon rapport à mon pays. J’aime dire que c'est le rapport le plus toxique que j'ai eu de ma vie. C'est un rapport qui t'élève et qui t'écrase, qui te fait vivre des émotions diamétralement opposées dans la même journée, dans la même minute, dans la même seconde, tu es tout le temps remué, tu ne sais jamais vraiment comment exister dans cette vérité, dans cette réalité d’être haïtien…
Jérémie
Quelles étaient les conditions de tournage sur Marie Madeleine ?
Gessica
Chaotiques. Une partie de l’équipe est arrivée par l’île voisine, la République Dominicaine. Ils ont dû attendre plusieurs jours pour obtenir l’autorisation de traverser la frontière, puis prendre un bateau pour arriver à Jacmel, car il n'y avait pas de route.
Il a fallu 21h pour amener le matériel qui venait d’Europe.
Jérémie
Dans le film, il y a ce plan sur la population de Jacmel qui traverse une petite rivière.
Gessica
Oui, c'est l'autre partie de Jacmel. Pendant le tournage, il y a eu un cyclone. La rivière qu’on voit à l’écran a débordé et détruit une partie de la route principale. Nous n’avions plus accès à certains lieux sur lesquels j'avais travaillé depuis dix mois. On a heureusement trouvé un autre chemin, plus long et cabossé, mais qui nous a permis d’avancer.
Jérémie
Dans les années 1968-1975, il y avait aux États-Unis un sentiment d’émancipation du cinéma par le prisme de la rébellion. Je sens une grande révolte aussi dans ton film. Est-ce un manifeste poétique et artistique en somme ?
Gessica
Exactement. C'est un besoin d’affirmation. Comment est-on haïtien aujourd'hui ? J’avais envie de quelque chose qui regarde qui je suis, autant dans sa douleur que dans sa beauté.
Jérémie
Comme l’histoire d’amour annoncée dans ton film. J’adore ce démarrage. Deux âmes sœurs semblent habiter le même corps, puis Joseph se met à danser, il entre dans une forme de transe et s’extirpe de ce corps.
Gessica
L'amour reste le grand questionnement humain. Entre le besoin d’emprise, d’appartenance et l’envie de modifier l'autre, on a des pléiades d'attente dans une relation amoureuse. Et si on n’est pas dans ce schéma-là, est-ce que l'amour existe encore ? Je voulais expérimenter l'amour sous la forme d'une découverte.
Jérémie
On le ressent lors des séquences psychédéliques. La musique y joue un rôle capital. Dirais-tu que c'est un film qui s’écoute autant qu'il se voit ?
Gessica
J'aurais aimé sous-titrer la musique car c'est un personnage du film, elle exprime le ressenti et les mots de Marie Madeleine à certains moments clés.
Jérémie
Comme cette séquence représentée sur l’affiche, avec la chanson Love Isn’t Easy.
Gessica
J’adore cette chanson. Le groupe RAM est d'ailleurs venu jouer un soir à Jacmel, sauf que le lendemain on devait être prêts à tourner à 7h. Certains m’ont demandé si on pouvait décaler le tournage. Je leur ai dit de faire ce qu’ils voulaient tant que le lendemain ils étaient sur le plateau à 7h. Certains sont parvenus à transcender la fatigue et à faire un boulot incroyable. On était habités par une force rare, même si certains ont mis un mois pour récupérer. Dans la capitale Port-au-Prince, on n'aurait pas eu toute cette liberté.
Jérémie
Pour revenir sur les séquences musicales, celle du violoncelliste m’a totalement envoûtée.
Gessica
J'ai mis plusieurs dimensions dans Marie Madeleine. Le monde visible et le monde invisible.
Jérémie
Ce qui est fort dans ces séquences de transe, ce sont les interactions entre les personnages, plus importantes que dans le reste du film, bien qu'on ne les entende pas.
Gessica
C'était une volonté d'approcher le sensoriel.
Jérémie
Venons-en au choix de l'actrice principale. C'est toi-même que tu as choisie pour interpréter Marie Madeleine. Tu as commencé ta carrière d'actrice en 2001 dans Barikad.
Gessica
J'ai commencé comme actrice à Haïti, et à force de ne pas pouvoir jouer autant que j'aurais voulu, j'ai fini par me consacrer a la mise en scène. Je suis hyper impatiente.
Jérémie
Pour Marie Madeleine, tu as formidablement concilié les deux. Pour Freda, ton précédent film, il y a trois personnages féminins principaux. Tu n'as pas pensé à jouer l’un des trois ?
Gessica
Je voulais jouer Freda. On n’a pas beaucoup d'actrices de cinéma chez nous, la plupart fait du théâtre. En tant que réalisatrice et actrice, ce n'est pas évident de prendre du recul sur sa décision, mais quand j'ai trouvé mon actrice pour Freda, c'était une évidence.
Jérémie
Qu'est-ce qui fait que pour Marie Madeleine, tu t'es dit : “Cette fois, c'est moi.”
Gessica
Jusqu'au dernier jour sur le plateau, je doutais. J'avais peur de devenir ma propre ennemie. Mais le plaisir de jouer est venu petit à petit.
Jérémie
Beaucoup de choses reviennent en écho dans le film, c'est assez fabuleux.
Gessica
Et le film recommence même avec la séquence où elle fume derrière le pick-up. J'aime l'idée du cycle.
Jérémie
Tu diriges à la fois des acteurs installés et non-professionnels. Comment as-tu travaillé avec les uns et les autres?
Gessica
C'est un jeu de grande vulnérabilité, de grande clairvoyance, et de grande écoute. Béonard Monteau, qui joue Joseph, nous a fait le cadeau d'être avec nous sur ce film.
Jérémie
Quels sont tes films de chevet ?
Gessica
Beau travail de Claire Denis, que j'ai revu avant le tournage, 37°2 le matin pour ses couleurs, sa chaleur, le cinéma de Robert Bresson car il travaille aussi le religieux, et les maîtres John Cassavetes et Pedro Almodóvar qui m’inspirent.
Jérémie
Le travail de ton chef opérateur Nicolas Canniccioni sur les couleurs est sublime.
Gessica
Son travail est incroyable. C'est un grand cinéphile. Il serait avec nous, on pourrait parler des heures.
Jérémie
Un mot sur ton prochain projet ?
Gessica
Par superstition, je préfère ne pas trop en dire, si ce n'est qu'on tourne dans une ville qui s'appelle Jérémie. J'ai ce souhait de changer à chaque fois de ville pour raconter mes histoires.
Jérémie
Si tu devais choisir un seul mot pour résumer Marie Madeleine ?
Gessica
Lâcher-prise.
Jérémie
C’est parfait, merci Gessica Généus.




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