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HISTOIRES DE LA NUIT de Léa Mysius

Photo du rédacteur: Raphaël Chadha
Raphaël Chadha
il y a 16 heures
4 min de lecture

LE MOT : PROGRAMME

Il y a des films qui s’échappent de leur inspiration, qui ne voient en celle-ci qu’un simple début d’écriture et puis il y a Histoires de la nuit. Le producteur de Léa Mysius, Jean-Louis Livi, lui propose d’adapter le livre éponyme de Laurent Mauvignier, ouvrage fleuve de 600 pages fort, minutieux qui décortique et analyse le moindre comportement de ses personnages. 


La réalisatrice s’est peut-être sentie investie d’une obligation : respecter le texte. En perdant sa qualité de scénariste originale, elle a davantage endossé le rôle de réalisatrice. Seulement, habituellement, Mysius représente à la perfection la politique de l’auteur développée par François Truffaut : un créateur au sens pur, qui écrit ce qu’il filmera plus tard. 


Elle termine ses études à la Fémis en 2014, après avoir suivi le parcours Scénario. Forte de cette expérience, à peine 3 ans après sa sortie d’école, elle propose au public Ava, une nouveauté, une audace filmique. Une œuvre pleine d’intelligence et surtout de nouveauté, de fraîcheur pour un cinéma français qui peine (toujours) à rêver. Elle réalise ensuite en 2022 Les Cinq Diables, avec une écriture fine et léchée. Nous voilà en 2026, déçus face à l’objet cinématographique qu’est Histoires de la Nuit si simple et dépourvu d’inventivité. 


L’intrigue se situe dans la campagne française, où Thomas (incarné par Bastien Bouillon), agriculteur, vit avec sa femme Nora (interprétée par Hafsia Herzi) et leur fille Ida (Tawba El Gharchi). Une voisine, Cristina (Monica Bellucci), peintre, est installée dans ce petit hameau. Le film comme le livre se déroule sur une journée, pas n’importe laquelle, celle des quarante ans de Nora. Malheureusement, les festivités vont vite prendre fin, avec l’arrivée de trois hommes : Bègue, Flo et Franck qui amènent avec eux, en plus de leur agressivité, le passé de Nora. 


On retrouve les thèmes de prédilection de la réalisatrice : l’enfance, le choc et plus que tout la famille. Elle laisse de côté toutefois ce qui faisait sa particularité : la sensorialité. Dans Ava, la jeune fille, qui donne son nom au film, ne voit plus la nuit, présage d’une future perte complète de la vision. Métaphore d’une part d’ombre qui couvre l’avenir, d’une facette du monde qui manque, de la découverte. On y trouve une similarité avec son film suivant Les Cinq Diables et l’hyperesthésie de l’odorat chez Vicky, enfant du couple principal. Le sens est utilisé moins comme un manque que comme un excès, un don qui amène à se jouer des autres. 


Avec son nouveau film, Mysius n’interpelle pas, elle ne questionne rien, elle se contente de calquer le roman. Et quand bien même elle se permet des changements, ceux-ci s’avèrent inutiles, ils enlèvent la logique que cherchait Laurent Mauvignier. Prenons par exemple la promotion de Nora dans le film. Dans le livre, on avait son contraire, avec Marion (son prénom dans le roman) qui, pleine de courage, jette sa démission à la figure de son patron pervers. Le long-métrage rend plus faible Nora, preuve en est, alors que dans le roman, elle avoue par elle-même son histoire, ajoutant de la force au personnage. Mysius perd cette qualité forçant celui-ci à voiler la vérité, à se cacher. La réalisatrice fait une mauvaise lecture du roman, se pliant aux exigences des scènes et des actions mais faisant un pas de côté aux endroits où il faudrait rester dans la ligne. 


La qualité, cela dit, qui perdure, dans ce film, est le talent plastique. Ava peignait déjà des cercles noirs, vidés au centre, Cristina, elle, choisit de les remplir et d’en faire des toiles proches de celles de Soulages. C’est une déviation qu’opère la réalisatrice et qui intrigue tout en fonctionnant. Dans le roman, Christine (gagnant son H et perdant son A) peignait une femme rouge, pouvant se rapprocher du tableau tant recherché de Michel Piccolli dans La Belle Noiseuse de Jacques Rivette. Le fait d’obscurcir le tout ajoute de la tension, et plus que tout de la profondeur. 

Cette réussite graphique culmine avec une séquence hors du temps, du roman, de l’action la scène en 3D. Bien qu’elle soit déposée comme un cheveu sur la soupe, c’est une des plus belles images de cette année et pas seulement. L’illustration du repos mental chez Bègue m’amène à parler d’une autre capacité de Léa Mysius : arriver à capter l’intérieur de ses personnages, traverser leur pensée. 


Dans le roman, il y a cette magnifique phrase, une parmi d’autres, où Laurent Mauvignier fait allusion à la peinture de Christine : “La peinture excède le programme qu’on lui a assigné, quand tout à coup le tableau est plus intelligent, plus vivant, plus cruel aussi, souvent, que celui ou celle qui l’a peint”. Voilà qui résume bien le dernier film de Léa Mysius. Elle n’a pas réussi à libérer son œuvre de son adaptation, et si elle était parvenue à le faire, “le programme” ne semblait pas être le bon. Finalement, peut-être n’était-ce pas sa faute, mais celle de son film, qui fut trop cruel avec sa créatrice ?


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