LE JOUR DE SON RETOUR de HONG SANG-SOO

LE MOT : ÉPURE
A la suite de son récent divorce, une grande actrice coréenne retourne sur le devant de la scène, douze ans après sa dernière apparition à l’écran. A l’occasion de la sortie du film, elle s’entretient successivement avec trois jeunes journalistes venues l’interroger sur son nouveau projet, mais aussi sur sa vie personnelle et les raisons de sa séparation. Ensuite, lors de son cours de théâtre, son professeur lui demande de rejouer les interviews.
Le 34ème film du plus prolifique des réalisateurs sud-coréens pousse les curseurs encore et toujours plus loin dans le minimalisme et l’épure absolue. La force de son cinéma, reconnaissable entre mille, réside dans une utilisation récurrente du plan séquence à des fins d’exploration des rapports sociaux et émotionnels entre ses personnages. On est aux antipodes de l’épate d’un Iñarritu dans Birdman, ce n’est pas le même cinéma. Ici, le cadre s’enrichit de minutes en minutes de divers éléments de langage, de regards, de paroles presque rohmeriennes. Même à distance, nous “participons” aux conversations, nous scrutons chaque détail, un nouveau monde s’ouvre à nous.
En l'occurrence, le monde de Bae Jeongsu, actrice sur le retour, formidablement interprétée par une habituée du cinéma de HSS, Seon-mi Song (Matins calmes à Séoul, La Femme qui s’est enfuie, Walk Up), est un déchirement perpétuel entre une volonté d’aller de l’avant et de redevenir actrice, d’oublier les passages douloureux de son existence en s’extirpant de cette longue pause… Et une volonté presque inconsciente, un besoin urgent de mettre des mots sur ses maux, avec cette facilité de se livrer (en gardant le sourire) à des journalistes inconnues en revenant sur cette période délicate, sur son alcoolisme, et sur sa parenthèse loin des plateaux de cinéma.
Comme souvent chez Hong Sang-soo, l’Art revêt une forme cathartique et le ton reste toujours cordial entre les différents protagonistes. Les échanges sont policés, presque complices (notamment pour la deuxième journaliste). On rit, on boit des bières allemandes, on papote, et tout en filigrane, engoncée dans le même plan séquence pour chacune des 3 intervieweuses, Seon-mi Song parvient, dans une partition sublime et délicate, à nous transpercer le cœur. Malgré cette implacable façade et son sourire détendu, malgré cette tentative du personnage de Bae d’interpréter un rôle de revenante solide et déterminée qu’elle s’est construite pour faire face aux trois journalistes, nous, spectateurs privilégiés, sommes seuls témoins de sa grande fragilité de chaque instant, la double lecture est bouleversante.
Le jeu habituel de HSS autour de son thème fétiche de la variation, utilisé pour une réflexion sur le hasard et le sens de la vie dans La Vierge mise à nu par ses prétendants, Un jour avec, un jour sans, ou pour une réflexion sur la transfiguration du réel dans Seule sur la plage la nuit, prend une autre direction plus introspective, presque à la John Cassavetes, dans un final étourdissant, pendant lequel Bae va rejouer, dans le cadre de son cours de théâtre, les fameuses interviews du matin même. Elle va se déconstruire et se reconstruire dans la même séquence. Le sourire a disparu, la façade s’en est allée, elle cherche ses mots, en jouant son propre rôle mais en s’oubliant éperdument. Hong Sang-soo se surpasse dans cette conclusion à la fois mystérieuse et insondable, sur le métier de comédien, sur le poids de ce qu’on transporte dans nos vies et la façon dont on s’en sert pour se perdre dans les affres de la création artistique.




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