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MINOTAURE d'Andreï Zviaguintsev

Adrien Fondecave
il y a 10 heures
6 min de lecture
Un homme et une femme dînent avec leur fils, chez eux, alors qu'on perçoit l'obscurité extérieure à travers une grande fenêtre derrière eux

LE MOT : MONSTRUOSITÉ

Minotaure d’Andreï Zviaguintsev est le film qui devait être fait sur l’invasion russe de l’Ukraine, débutée en février 2022. En tout cas, celui que l’on était en droit d’attendre du point de vue russe (anti-Poutine bien sûr), car du côté ukrainien beaucoup de grandes œuvres ont été réalisées, aussi bien dans les domaines du cinéma, de la littérature que du théâtre. Minotaure pourra sembler ne pas assez prendre position en faveur de l’Ukraine, peu ou pas citée explicitement dans le long métrage, où à l’inverse enfoncer des portes ouvertes tant la guerre russo-ukrainienne est documentée en Occident… Mais en y réfléchissant bien, ce long métrage est exemplaire dans la façon dont il condense, cristallise et dévoile la perversion de Vladimir Poutine et de son idéologie fasciste et totalitaire, qui infiltre toute la Russie d’aujourd’hui, des institutions du pays en passant par l’armée ou le peuple russe, dont la majorité approuve la politique du Kremlin. On peut critiquer Andreï Zviaguintsev, mais il me semble difficile de nier qu’il met la Russie de 2026 face à ses responsabilités.


Pour cela, le cinéaste entremêle habilement deux récits : celui d’un couple de bourgeois aisés qui se désagrège, et la façon dont la guerre en Ukraine impacte toute la société russe, politiquement, socialement, économiquement et culturellement. En effet, des références à la guerre en Ukraine imprègnent tout le film. Toutes les 10 ou 15 minutes, un élément plus ou moins central en arrière ou au premier plan rappelle explicitement « l’opération spéciale », parfois avec une ironie noire et désespérée. Une façon de dire, comme dans ses précédents longs métrages, que les Russes se font broyer par la politique et l’Histoire, tout en étant parfois complices pour certains d’entre eux, à leur mesure, des exactions de leur gouvernement dictatorial. Dans Leviathan (2014), Kolia tentait de résister à l'État russe tentaculaire et tout puissant, en vain. Dans Minotaure, Gleb, l’anti-héros du film, chef d’entreprise falot, ne tente même pas de résister, ou si peu. Il exécute les ordres du président de la Fédération de Russie, qui lui parviennent par l’entremise du maire de la ville où il habite et où se situe son entreprise, dans une logique de corruption et de collusion entre les secteurs politiques et économiques qui ne se cache même pas. 


Gleb (Dmitri Mazourov) est le personnage central de Minotaure. Homme faible et peu courageux, égoïste, son couple avec Galina (Iris Lebedeva) bat de l’aile, tandis que Gleb est absorbé par son travail et se préoccupe peu de leur fils unique Serioja (Boris Koudrine), jeune adolescent taciturne qui peine à grandir dans cette famille où règne le non-dit et l’inimitié entre ses parents. Une fois de plus, Andreï Zviaguintsev dépeint une famille dysfonctionnelle, détruite par la masculinité toxique du mari et père, comme dans chacun de ses précédents films. Gleb est une figure ambivalente. Assez vite il nous est antipathique, mais de temps en temps, il fait preuve de brefs éclairs d’humanité, submergés par la profonde noirceur de sa personnalité, que l’on ne soupçonnait pas au début du long métrage. Il n’hésite pas à envoyer au front des innocents, pour « sauver » ses salariés. Fait-il preuve de mansuétude ou est-il décidément un salaud ? Il n’hésite pas non plus à faire usage d’une violence extrême… et en même temps on le voit parfois tenter de se rapprocher de son fils, bien qu’assez souvent il le délaisse, notamment lors des moments importants pour ce dernier. Andreï Zviaguintsev ne filme pas des personnages monolithiques. Il essaie plutôt de représenter des êtres humains, dans toute leur complexité et leurs contradictions. Alors que la guerre en Ukraine s’intensifie et que l'État russe décrète la mobilisation partielle (l’intrigue se déroule notamment à l’automne 2022), Gleb bascule dans une fuite en avant. Lui qui imaginait maîtriser sa vie, qui pensait pouvoir manipuler ses proches en toute impunité, le voilà dépassé par les événements personnels et professionnels qui chamboulent sa vie. Il plonge alors toujours plus dans le mal et l’horreur. 


Pour mettre en images ces deux écheveaux narratifs, Andreï Zviaguintsev use comme à son habitude de longs plans-séquence, souvent cadrés de loin dans des plans larges et généraux, écrasant des personnages assez schématiques, qui sont moins l’intérêt principal du film que des idéaux-types pris dans une œuvre beaucoup plus vaste, d’une force et d’une puissance remarquables, évoquant les plus grands tourments de notre époque. On sent la présence de la caméra, qui se détache des mouvements et du corps des comédiens. Mais c’est aussi un moyen pour le réalisateur d'essayer d’adopter un point de vue moins omniscient qu’objectif. Comme si c’était la nature ou le cosmos qui observait des individus se débattre dans les ténèbres de notre monde contemporain. Un sentiment renforcé par l’habitude qu’a Zviaguintsev (notons qu’il est ici le monteur de Minotaure) de finir ses plans-séquence par des personnages qui quittent le cadre, ou par un recadrage sur le paysage, la ville, des objets, comme des sortes de natures mortes où l’être humain est absent, là encore dans une perspective où les hommes et les femmes ne sont qu’une partie d’un grand tout. C’est sans doute une réminiscence du cinéma d’un des maîtres de Zviaguintsev, Andreï Tarkovski, auquel on l’a souvent comparé, même si bien sûr leur art comporte de nombreuses différences. C’est néanmoins un aspect empreint d’un certain mysticisme russe, qu’il soit chrétien chez Tarkovski ou davantage panthéiste ou agnostique chez Zviaguintsev. Chez ce dernier, le visage est peut-être aussi la dernière chose qui résiste au mal absolu, tout en étant une fenêtre ouverte sur l’âme. Ainsi en est-il de ce plan-séquence circulaire où la caméra s’attarde sur le visage de chacune des 14 nouvelles recrues, comme un bref mais vibrant hommage à ces personnes sacrifiées pour satisfaire le Moloch contemporain qu’est Vladimir Poutine.


On le voit, Minotaure renvoie à bien plus qu’une « simple » histoire d’adultère sordide. Comme souvent chez Andreï Zviaguintsev, ses films excèdent une lecture littérale et premier degré. Celles et ceux qui cherchent dans ce long métrage une critique chimiquement pure de la bourgeoisie et du couple comme dans La Femme adultère de Claude Chabrol, dont il est adapté, seront déçus. Car si Zviaguintsev rend hommage au film de Chabrol, il s’en détache nettement (malgré quelques points communs) et propose autre chose. Son sujet central est ailleurs. En un sens, on peut dire que Zviaguintsev critique la bourgeoisie et le couple russes, en montrant comment la vision de l’homme, de la femme et des relations humaines dans ce pays est délétère et empoisonne la société, jusqu’à se répercuter dans les structures de pouvoir (politique, économique, militaire…), en contribuant sans doute en partie à la guerre russo-ukrainienne. Là où le film est pertinent, c’est précisément en établissant un parallèle entre les sphères privées et publiques, en montrant comment la politique contamine l’intimité des individus en Russie, et comment des actes privés peuvent avoir un impact dévastateur sur toute la société. C’est là encore un moyen pour Zviaguintsev de montrer que tout est lié et que la responsabilité du peuple russe dans cette guerre est autant individuelle que collective. Ainsi, Minotaure ne se contente pas de ce récit d’adultère, qui est plus un point de départ et une façon de matérialiser ce qui se trame dans la Russie prédatrice d’aujourd’hui, qu’un but en soi. Ne voir en Minotaure qu’un drame domestique (bon ou mauvais), c’est le couper de tout son aspect politique et historique lié à la guerre en Ukraine, c’est fermer les yeux sur une énorme partie de ce film et faire un contresens total. Tout en passant sous silence le courage de Zviaguintsev de critiquer aussi ouvertement Vladimir Poutine, critique appuyée lorsqu’il a reçu le Grand Prix du Jury au Festival de Cannes 2026 et qu’il s’est adressé directement à Poutine pour lui demander de cesser cette guerre insensée. Une opposition au maître du Kremlin qui l’a obligé à s’exiler hors de la Russie depuis plusieurs années déjà.


Pour revenir à l’aspect cinématographique de Minotaure, on sait que qu’Andreï Zviaguintsev aime les métaphores. Certains les trouvent lourdes, pour ma part je dois dire que je les trouve souvent pertinentes et fascinantes. Tout comme Andreï Tarkovski, Zviaguintsev a le goût de l’image-symbole. Non pas une image-cliché, qui renverrait à quelque chose de signifiant par une référence évidente, lourde et facile. Mais plutôt une image mystérieuse et troublante, dont le sens et la portée ne s’épuisent pas avec le temps et la multiplicité des regards. Ainsi en est-il par exemple de ses débuts et ses fins de films, de Léviathan à Minotaure en passant par Faute d’amour, où la nature reprend ses droits et domine l’existence humaine. Ainsi en est-il donc de la toute dernière séquence de Minotaure. Les interprétations restent ouvertes, mais en voici une que m’a soufflée quelqu’un : Galina-Ariane sauverait Gleb-Thésée du labyrinthe et du monstre russes. Une interprétation intéressante qui ne rend que plus fort le plan final. Encore un plan-symbole, un plan sublime et bouleversant, dont un très bon ami avec qui j’étais à Cannes cette année (mon cher Jérémie Prigent, également membre du Dernier Mot de Trop) disait qu’il était le plus beau plan de tout le festival. Je ne saurais mieux dire.

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