LE RETOUR DU PROJECTIONNISTE d’Orkhan Aghazadeh
- Mathis Gautherin
- 20 janv.
- 3 min de lecture

LE MOT : TRANSMISSION
Dans Le Retour du projectionniste, Orkhan Aghazadeh filme un cinéma en crise pour son premier long-métrage. Un cinéma rare, entravé, presque interdit. Un cinéma qui ne va plus de soi, qui essaye de survivre, de résister.
Loin des salles de cinéma confortables, le film a pour décor une région isolée des montagnes enneigées du Caucase, en Azerbaïdjan, où l’accès au réseau nécessite de gravir une montagne. La modernité est littéralement en hauteur, inaccessible, comme un privilège réservé. Dans cet espace hors du monde et du temps, un détail prend une valeur symbolique et devient la quête des protagonistes tout au long du métrage : aucune ampoule n’est en vente. La lumière manque. Elle est contrôlée, rationnée, comme l’information, comme l’image dans un pays où la censure emprisonne et gangrène la culture. Projeter un film devient un geste clandestin, un acte politique. Faire circuler la lumière revient donc à résister.
Le cinéma, ici, n’est pas un divertissement, il est un danger potentiel. Une brèche. La censure est filmée de manière diffuse, intégrée au quotidien. Tout le village est convié à une projection organisée dans la salle des fêtes du village par un groupe de passionnés mais la présence des femmes reste conditionnée à l’autorisation des hommes. Cette contradiction traverse tout le film : le cinéma promet l’émancipation, mais demeure prisonnier des structures patriarcales et sociales qui l’entourent. Le cinéma rassemble, mais ne libère pas encore.
Au cœur de l’organisation de la projection, se tiennent deux générations. Tout d’abord, il y a Sami, ancien projectionniste solitaire, marqué par le deuil de son fils. Pour lui, le cinéma n’est plus un avenir, mais une mémoire. « Quand un vieux film passe à la télé, j’ai l’impression d’avoir 25 ans à nouveau », lui confie un de ses amis. Le cinéma devient alors, pour lui, une machine à remonter le temps, un refuge contre la douleur du deuil, un lien entre son vivant et la mort de son fils.
Celui qui l’accompagne est Ayaz, jeune cinéphile, emplit de désirs et de projets. Il rêve de devenir réalisateur. Là où Sami regarde en arrière, Ayaz regarde devant. Deux réalités, deux âges, deux rapports au cinéma. Pourtant, aucune opposition frontale. Le passé nourrit le futur, la transmission ne passe pas par les discours mais par les gestes, la patience, la débrouillardise. Deux générations qui avancent main dans la main.
Organiser la projection devient alors un objectif commun pour eux deux. Un acte collectif, artisanal, presque sacré. Ensemble, ils doivent composer avec la pénurie et l’absurde : gravir les collines pour capter un signal et commander une simple ampoule, persuader le village d’ériger puis de coudre un écran de fortune, ressusciter de vieux magnétoscopes à coups de soudures approximatives, affronter le comité de censure de la région, faire taire les rumeurs et tenir bon face au découragement des habitants du village impatientés par le moment de divertissement tant attendu, qu’est la projection. Chaque étape devient une épreuve, comme si faire exister une image relevait déjà de l’insoumission.
Le geste le plus fort du film est peut-être méta-cinématographique, puisque le titre du film est décidé à l’intérieur même du récit. Les protagonistes nomment leur propre histoire. Le cinéma se regarde naître. Le Retour du projectionniste ne raconte pas seulement un retour à l’écran, mais un retour dans l’histoire, dans la possibilité même de raconter.
On peut donc aisément et naturellement, faire un parallèle avec Cinema Paradiso de Giuseppe Tornatore. Même figure centrale du projectionniste, même village réuni face à l’écran, même transmission intergénérationnelle. Mais là où Tornatore célébrait un âge d’or disparu empreint de nostalgie, Aghazadeh filme un âge d’or empêché puisque dans Cinema Paradiso, le cinéma a existé puis s’est éteint. Mais ici, il lutte pour exister. La nostalgie n’est pas douce, elle est POLITIQUE. Sami n’est pas Alfredo. Il ne transmet pas seulement une passion, mais une résistance. Il ne garde pas un paradis perdu ; il protège une possibilité d’avenir.
Le Retour du projectionniste rappelle donc que le cinéma n’est jamais neutre mais qu’il est lumière, mémoire, lien, transmission et parfois, un acte de courage et de résistance face à l’injustice.




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