LE SON DES SOUVENIRS d'Olivier Hermanus
- Zoé Grandcolas
- il y a 22 heures
- 4 min de lecture

LE MOT : ÉCHO
Quel film. Un film que j’aurais aimé écrire.
Un précieux mélange de douceur, de nostalgie, de passion et d’aventure, porté par une immense délicatesse. Le Son des souvenirs raconte le destin de deux hommes qui se rencontrent autour d’un piano, réunis par la musique dans un monde où les sourires se font rares et où la guerre arrache tout sur son passage.
Dès les premières minutes, Oliver Hermanus installe une émotion subtile. Ce plan à la La La Land — où la caméra avance lentement vers Lionel lorsqu’il entend, pour la première fois, les notes jouées par cet inconnu au piano — est d’une grande justesse. La mélodie, les paroles : il les connaît. Un souvenir d’enfance remonte à la surface. Quelque chose se réveille en lui. Il est alors irrésistiblement attiré par ce piano… et par ce jeune homme. Très vite, il est évident qu’il s’agit d’une relation qui dépasse l’amitié. Une passion naît, fragile, lumineuse, mais la guerre vient brutalement les arracher l’un à l’autre.
Cette séparation est montrée sans emphase, presque sèchement, comme un couperet. Une succession de moments heureux, de rires, de musique, brutalement interrompus. L’étreinte semble définitive, reléguée au rang de souvenir, un beau souvenir d’école, pense-t-on alors.
J’ai été particulièrement touchée par les scènes dans la maison isolée de Lionel et de sa famille, perdue au cœur de l’Amérique profonde. Une simplicité à l’état pur. Puis arrive cette lettre, celle qu’il attendait sans oser y croire : David lui propose de partir sur les routes du Maine pour récolter les chants populaires avant qu’ils ne disparaissent. À partir de là, le film prend une autre direction. Plus aventureuse, mais surtout plus intime, plus introspective.
Leur retrouvaille à la gare marque le point de départ de cette expédition, mais aussi la confirmation que la connexion entre eux est intacte. Lionel tente, tout au long de cet hiver 1920, de comprendre ce que David a vécu pendant la guerre. Il l’interroge, cherche des réponses. Mais David ne parle jamais vraiment. Le silence s’installe. Pourtant, leur relation devient de plus en plus profonde. Dans ces forêts du Maine, ils peuvent enfin s’aimer librement. Des moments volés au temps, suspendus, comme une parenthèse enchantée.
C’est ici que le cinéma d’Oliver Hermanus révèle pleinement sa signature. De prime abord, Le Son des souvenirs peut dérouter. Pour le commun des mortels, le film peut sembler lent, presque ennuyeux, tant il refuse toute action spectaculaire. Mais tout réside ailleurs. Le silence est un langage, les regards remplacent les dialogues, et chaque mot prononcé est précisément écouté, puis conservé. Rien n’est superflu. Le film demande au spectateur de ralentir, d’accepter cette temporalité étirée pour mieux ressentir. Et c’est précisément dans cette retenue que naît sa puissance émotionnelle.
Le réalisateur filme l’amour sans jamais le réduire à des gestes ou à des scènes explicites. Il s’attache à montrer la beauté d’un lien profond, d’une passion sincère, autant pour l’autre que pour la musique. L’expédition permet aussi de rencontrer de nombreuses personnes, chacune portant une histoire, une culture, un chant. Les deux hommes prennent soin d’enregistrer chaque voix, chaque mélodie, conscients de la fragilité de ce patrimoine.
La photographie est d’une grande beauté. Les plans sont souvent larges, laissant la nature envahir l’écran, rappelant à quel point les personnages ne sont que de passage. Les lacs immobiles, les forêts gigantesques, la neige, le feu de cheminée, le vent dans les arbres : tout participe à créer une atmosphère sensorielle. Certains moments sont presque abstraits, lorsque seule une voix résonne dans la salle, sans image, laissant le spectateur suspendu au son. D’autres sont d’une simplicité bouleversante : deux corps allongés au bord d’un lac, un feu de camp, un silence partagé. Face à l’immensité de la nature, Lionel et David comprennent que ce qu’ils vivent est à la fois précieux et dangereux. S’aimer est illégal, mais l’aventure rend la flamme plus vive encore.
La séparation est inévitable. Ils se promettent de se revoir, de repartir ensemble, de poursuivre ce projet. Mais les années passent. Lionel écrit, encore et encore. David ne répond jamais. Lionel poursuit sa vie, devient professeur, connaît la reconnaissance, part même en Italie. Il vit d’autres histoires d’amour, homosexuelles comme hétérosexuelles, mais ses pensées reviennent toujours vers David, le seul qui ait réellement compté.
Lorsqu’il décide enfin de comprendre, il est déjà trop tard. David est mort. Lionel rencontre alors la femme de son ancien amant. Peu à peu, il comprend : David n’est jamais revenu intact de la guerre. Le traumatisme l’a détruit en silence. Cet hiver 1920, aussi lumineux fut-il, n’était qu’une parenthèse dans un chaos intérieur. La musique et Lionel l’apaisaient, mais n’ont pas suffi à le sauver.
Paul Mescal est bouleversant. Son visage s’effondre littéralement lorsqu’il comprend. La culpabilité, l’impuissance, l’incompréhension : tout est là. Cette scène est d’une force rare, parce qu’elle ne cherche jamais à expliquer, seulement à faire ressentir.
La fin du film est d’une beauté déchirante. Lionel, vieux, marqué à jamais, reçoit enfin ces cylindres enregistrés cinquante ans plus tôt. Tout a été conservé. Il réécoute ces chants, ceux qu’il partageait avec David. La musique agit comme une vague de souvenirs. Pas besoin d’images : tout se joue dans le son. Jusqu’à ce dernier cylindre, intitulé Pour Lionel — 1920. Un aveu. Une lettre laissée trop tard. David n’a jamais oublié Lionel.
Finalement, Le Son des souvenirs nous rappelle peut-être une vérité aussi simple que vertigineuse : on aime vraiment une seule fois. Et l’on n’oublie jamais celui qui a rendu un hiver plus heureux que tous les autres souvenirs d’une vie. Cet amour-là ne disparaît pas, il se transforme, il se dépose dans la mémoire, dans un son, une voix, une mélodie. Il reste, silencieux mais intact.
Deux phrases résonnent alors avec une force immense :
« Je veux les sons de ma vie, je les veux tous, le son des souvenirs. »
Et cette autre, prononcée par Lionel : « Ce n’est pas de la nostalgie, ni du chagrin, mais l’implacabilité du fait. »
Tout est là. L’amour, la perte, la mémoire.
Le Son des souvenirs est un film profondément émouvant, exigeant, qui ne cherche jamais à séduire mais à toucher juste. Un film qui reste, longtemps après la projection, comme une mélodie qu’on n’arrive plus à oublier.




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