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LE SUD de Victor Erice

  • Adrien Fondecave
  • il y a 16 heures
  • 4 min de lecture
Une jeune fille regarde une affiche de film, à l'entrée d'un cinéma, la nuit

LE MOT : MYSTÈRE

Le Sud est un film sur le manque, sur l’absence. Un film en creux, où la jeune héroïne court après la figure évanescente de son père. Agustín est un médecin, doté d’un don de sourcier. Un peu magicien, il fascine sa fille Estrella, qui cherche à mieux comprendre qui il est. Agustín est né et a grandi dans le sud de l’Espagne, son père était franquiste alors qu’il était républicain. Leurs divergences de vues les ont éloignés, et Agustín a quitté définitivement le sud pour le nord de l’Espagne, où il vit avec sa femme Julia et leur fille. Tout le film consiste à suivre la quête d’Estrella, qui tente de percer le mystère qui entoure son père. Victor Erice le traduit dans sa mise en scène par plusieurs effets, notamment les fondus au noir qui débutent et finissent quasiment chaque plan et chaque séquence du long métrage. C’est comme si les quelques bribes d’informations et d’impressions sur Agustín captées par Estrella étaient arrachées au néant, à l’inconnu. Avant de retourner à l’obscurité, signe de la grande difficulté à saisir qui est ou était Agustín, à la fois pour sa fille, mais aussi pour nous autres, spectateurs. Le Sud est comme un film impressionniste, qui dépeint le portrait d’un homme par plein de petites touches qui s’additionnent.

 

Le portrait d’un homme, mais aussi le portrait d’un pays. Victor Erice oppose le nord et le sud de l’Espagne dans un perspective à la fois géographique, historique et mythique. Le nord (la Castille), nous est présenté surtout lors de l’automne et de l’hiver, dans le froid, le vent, la neige ou la pluie. La lumière extérieure y est basse et blafarde. Le nord est comme une région spectrale, hantée par les souvenirs, où la joie a disparu. Agustín et sa femme y vivent comme sous perfusion, dans une demi-vie, faite de regrets et de déceptions, attendant que le temps passe. Le sud (l’Andalousie), au contraire, est dépeint comme une terre accueillante, généreuse, solaire, pleine de vie, à l’instar de ses habitants. C’est la terre de la jeunesse d’Agustín, là où il s’est construit et a vécu des moments de grand bonheur. Cette région est entourée d’une aura et de beaucoup de mystère pour la jeune Estrella. Elle ne connaît cette partie de l’Espagne que par les images dans les livres qu’elle a lus, ou par ce que ses parents lui ont raconté.

 

Le Sud est empli d’une grande mélancolie. Celle d’un homme qui a quitté sa terre natale pour suivre ses idéaux, qui a été brisé par la guerre civile espagnole – sous-texte historique dont est empli le film, sans qu’il ne soit jamais développé – et qui songe aux être chers qu’il a perdus. Le long métrage met également en images la nostalgie de la jeunesse et de l’enfance, à travers ce personnage d’Estrella qui grandit, dans l’amour de ses parents, sans toutefois parvenir à vraiment comprendre qui est son père, qui lui échappe de plus en plus, perdu dans ses pensées. Une distance et une incompréhension qui vont la marquer à vie. Elle qui est une enfant joyeuse et spontanée, devient une adolescente de temps en temps envahie par la tristesse, alors que son père peine à la comprendre et est toujours plus fuyant. A l’image de cette scène de déjeuner au restaurant, où Estrella et son père échangent des banalités et n’arrivent pas à se dire ce qu’ils ont sur le cœur, alors qu’ils sont tous les deux à un tournant de leur vie. Victor Erice réalise un long métrage d’une très grande subtilité, fin, délicat, fragile, et extrêmement sensible. Tout se loge dans des détails : un sourire, un geste, un regard… Il construit patiemment et pas à pas son récit, pour nous amener à comprendre progressivement qui est Agustín et quel est le lourd passé qu’il porte sur ses épaules, même si Erice ne sera jamais complètement explicite sur ce qu’il a vécu.

 

Par la narration et la mise en scène, on voit le film à travers les yeux d’Estrella. On est toujours en dehors de l’intériorité d’Agustín et de ses pensées : on l’observe, on s’interroge, mais ce personnage reste énigmatique. Beaucoup de choses sont tues, Victor Erice préfère les gestes aux mots. La mise en scène est au diapason de l’ensemble. Chaque plan est composé à la perfection et ressemble à un tableau de maître, s’inscrivant dans le ténébrisme espagnol, en convoquant Ribera ou Goya, mais avec une certaine douceur. La colorimétrie de la très belle photographie de José Luis Alcaine, tantôt grise ou bleuâtre et froide, tantôt dorée et chaleureuse, reflète les sentiments des personnages, de façon diffuse. L’image chez Victor Erice est toujours centrale et très travaillée. Comme si elle matérialisait les joies ou les tourments intérieurs des personnages… et leur âme.

 

Hélas, Le Sud, au-delà de son propos, est lui aussi intrinsèquement un film meurtri, déchiré. Au point que ce projet inabouti marquera à jamais la vie et la carrière de Victor Erice, jusqu’à être un élément central de son dernier long métrage, Fermer les yeux, qui est comme une façon d’exorciser et de guérir la grande peine qu’il a éprouvée avec ce film qu’il n’a pas pu finir. En effet, alors que Victor Erice a tourné les deux tiers du Sud, il s’apprête à filmer une troisième partie, absolument capitale pour le récit, qui sera le point d’orgue de l’histoire d’Estrella et de son père. Mais le producteur du film, Elías Querejeta, juge les deux tiers très satisfaisants et ne veut pas continuer à financer le long métrage. Il refuse qu’Erice réalise une troisième partie, et distribue le film en salles en l’état, en 1983. Alors certes, même ainsi, Le Sud est proche du chef-d’œuvre, tant c’est un film d’une beauté inouïe, réalisé par un cinéaste en état de grâce. Mais il manque cette troisième partie qui aurait donné tout son sens au long métrage, et l’aurait certainement porté sur les cimes du septième art. On ne peut donc qu’imaginer et regretter ce qu’il aurait pu être… Et se consoler avec les images tournées par Victor Erice, magnifiques et bouleversantes.

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