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SANS TOIT NI LOI d'Agnès Varda

  • Adrien Fondecave
  • il y a 6 heures
  • 7 min de lecture
Une jeune femme avec un sac à dos fait du stop, sur un pont au-dessus de rails de trains

LE MOT : ERRANCE

Sans toit ni loi est un film sans concession, comme un certain nombre d’autres courts et longs métrages d’Agnès Varda. La cinéaste, comme beaucoup de cinéastes femmes d’ailleurs, préfère aborder ses histoires sans œillères, sans présupposés et sans préjugés, sans construire un mythe ni des personnages idéaux. Elle livre un bloc de réalité brute, à prendre ou à laisser par les spectateurs.


Ainsi en est-il de son personnage principal, Mona, interprété avec beaucoup de talent par Sandrine Bonnaire. La jeune femme est sans domicile fixe, elle est SDF, ou vagabonde. Dès le début, des personnages disent qu’elle pue, et elle n’a pas sa langue dans sa poche : elle n’hésite pas à invectiver les gens qu’elle croise. Autant dire qu’elle est rarement la bienvenue et que les gens ne l’aident jamais bien longtemps… Le film suit son périple dans le Sud de la France, notamment dans le Gard. Mais en hiver. Alors que le Sud est d’habitude une terre fantasmée, synonyme de soleil, de chaleur et de vacances, Agnès Varda montre son envers, lors de la basse saison. Le ciel est gris, le temps est maussade, il fait froid, il pleut. La photographie du long métrage est blafarde. Le choix d’Agnès Varda de tourner à cette saison n’est absolument pas anodin. En quelques prises de vues, elle installe immédiatement un arrière-plan hostile pour notre jeune héroïne, dans cette zone désertée par les gens. Il y a comme une profonde ironie à voir Mona évoluer dans cet endroit de rêve, qui est ici dépeint comme une terre désolée et morbide, absolument pas attractive, à contre-emploi des clichés de carte postale sur cette région de la France.


Elle se retrouve ainsi à errer dans ces villes et cette nature qui tentent de la repousser, de petit boulot en petit boulot, d’abri en abri. Ce Sud rude et hivernal s’accorde avec ses habitants. Mona va ainsi aller de rencontre en rencontre au long du film, faisant la connaissance de personnages variés, dont beaucoup la réprouvent. Un des questionnements principaux du film réside dans les motivations de Mona. Pourquoi prend-elle la route ? Elle a le Bac, elle a été secrétaire, elle a donc fait un minimum d’études et elle pourrait assez facilement trouver un boulot. Nous n’aurons jamais de réponse complète et définitive. Agnès Varda laisse volontairement planer le doute, d’ailleurs peut-être que Mona ne sait pas vraiment pourquoi elle a tout quitté. Lorsque l’on fait ce genre de choix extrême, il peut y avoir beaucoup de raisons entremêlées et il peut être difficile de discerner pourquoi on prend cette voie. Il y a sûrement pas mal de ras-le-bol. Comme le dit Mona, elle en avait marre des petits chefs, des remarques sexistes, d’une vie étriquée. Elle veut quitter son ancienne vie, ce qui se cristallise dans son changement de nom : née Simone, elle veut qu’on l’appelle désormais Mona. Alors la plupart des gens qu’elle va croiser vont s’interroger, soit en lui demandant directement, soit en témoignant face caméra, dans un dispositif rappelant le documentaire et des interviews, pour livrer leur sentiment rétrospectif quant à leur rencontre avec l’héroïne. 


Mona va ainsi croiser toute une galerie de personnages, qui ont chacune et chacun leur propre rapport à la pauvreté et à la route. Un garagiste et son fils : un père lubrique et son fils, amoureux de Mona. Le père va essayer de profiter de la détresse de Mona. Tout comme Mona, il a les doigts sales, du fait de son métier. Mais Mona dira de lui qu’il est sale à l’intérieur, alors qu’elle conservera toujours son intégrité, quoi qu’il lui arrive. Elle va aussi rencontrer un autre vagabond, David (Patrick Lepczynski, acteur aujourd’hui devenu prêtre !), présenté dans les crédits du film comme « Le Juif Errant », un archétype. C’est un jeune homme pacifiste, un hippie, qui vit dans des endroits plus ou moins abandonnés, comme ce grand château où vivent seulement une dame très âgée et une jeune femme qui s’occupe d’elle (Yolande, incarnée par Yolande Moreau). David et Mona vont tomber amoureux et vivre quelque temps ensemble, à l’abri du château, sous le regard bienveillant de Yolande, qui les tolère tant qu’ils ne font pas de mal. Mais Paulo (Joël Fosse), le petit ami de Yolande, viendra faire du grabuge. Mona en profite pour s’enfuir : s’établir définitivement quelque part avec quelqu’un ? Très peu pour elle ! 


Elle continue son parcours en rencontrant une bourgeoise (Macha Méril), spécialiste de la protection des platanes, qui va l’aider pendant un moment avec sincérité, mais qui va finir par se séparer de Mona, lui causant beaucoup de remords par la suite. La jeune vagabonde va également rencontrer un couple de jeunes paysans soixante-huitards, dont le mari est un ancien philosophe, devenu agriculteur par conviction. Mona va travailler un peu pour eux, mais ce n’est pas son truc. Le paysan, lui, a déjà expérimenté le vagabondage, notamment lors des transhumances, et il a rencontré des gens comme Mona. Il sait que la route peut détruire et tuer. « C’est pas l’errance, c’est l’erreur » lui répète-t-il à plusieurs reprises. 


Compliqué pour Mona de trouver de quoi se loger et se nourrir. Les gens vont rarement se montrer bienveillants dans la durée avec elle, trouvant des excuses pour la rejeter. Yolande, par exemple, va la chasser du château quand elle s’apercevra que Mona s’entend bien avec la châtelaine… Et comme par un coup du sort ou un juste retour de bâton, Yolande aussi va voir sa situation se dégrader ensuite. Ce qui est étonnant, c’est qu’on découvre tous ces personnages l’un après l’autre… et vers la fin du film, on comprend que beaucoup d’entre eux sont liés de diverses façons. C’est comme une comédie humaine qui gravite autour de Mona, une micro-société dans laquelle l’héroïne va se retrouver enfermée. 


Sur sa route, Mona va croiser beaucoup d’hommes, et la plupart vont être mal intentionnés envers elle, jusqu’à la violenter ou chercher à la prostituer. On sait qu’Agnès Varda fut très en pointe et en avance en termes de féminisme et de défense des femmes. Une fois encore, elle frappe juste. Car si se retrouver SDF est absolument terrible, ça l’est plus encore lorsqu’on est une femme. Elles vivent un véritable enfer, tellement elles sont vulnérables ainsi et à la merci des hommes. Agnès Varda le montre bien à travers son film et ce choix d’un personnage principal féminin. D’ailleurs, Mona n’est pas la seule à souffrir de la gent masculine, Yolande aussi vit sous la coupe de son petit ami Paulo, une petite frappe qui n’hésite pas à s’en prendre à elle et à « aller voir ailleurs », alors qu’elle se retrouve fort démunie. Sans toit ni loi est ainsi, en filigrane, une radioscopie de la société française des années 1980, emplie d’une masculinité toxique qui traverse toutes les classes de la société. Agnès Varda fut également une artiste et citoyenne engagée socialement et politiquement, ne serait-ce qu’à travers ses films. Elle s’intéresse donc aux marginaux, aux exclus de nos sociétés, que ce soit les SDF, mais aussi les immigrés. Parmi les compagnons d’infortune de Mona, elle va trouver un temps du réconfort auprès d’Assoun, un travailleur agricole tunisien, qui va l’accueillir temporairement et lui trouver du boulot à ses côtés. Ainsi les personnes les plus généreuses ne sont pas forcément les plus riches, c’est même plutôt l’inverse. Même si Agnès Varda n’essentialise pas les personnages et les situations : il y a aussi des personnes mauvaises parmi celles qui galèrent dans la vie, et qui vont chercher à profiter du malheur de Mona, et des personnes aisées qui vont se montrer généreuses.


A vrai dire, Mona est-elle malheureuse ? Elle ne semble pas vraiment l’être. A plusieurs reprises, elle aurait pu s’échapper de son errance, mais elle y trouve son compte. Elle est absolument libre selon elle, et d’ailleurs certains personnages l’envient, comme cette jeune femme, fille d’un couple de paysans, qui aimerait s’émanciper comme Mona. Malgré tout, de décisions en décisions plus ou moins funestes, Mona s’enfonce. Et l’on sait dès les premières minutes ce qu’il va advenir d’elle, puisque le film commence alors qu’on trouve son cadavre dans un champ, morte de froid. Ce qui aurait pu être un film misérabiliste et pesant est à l’inverse un long métrage certes rude et tranchant, mais jamais larmoyant. Agnès Varda donne à son personnage de Mona une dignité réelle, même dans les pires épreuves. Clairement, Agnès Varda rend un bel hommage aux personnes de la rue. Et il est beau car il est juste : il ne romantise pas le vagabondage, ce film montre à quel point il est extrêmement difficile et mortifère de se retrouver à la rue. 


A plusieurs reprises, les témoignages face caméra des personnages qui ont croisé Mona empêchent le long métrage d’être trop lourd et appuyé. Même s’il est d’une gravité et d’une tristesse constantes, le ton étant donné dès le début du film par le décès de l’héroïne. Autre exemple : au moment le plus dramatique du long métrage, alors qu’on sait que l’on approche de la mort de Mona, surgit une scène surréaliste. Des gens déguisés avec des masques et des vêtements rembourrés de paille, mettent de la lie de vin d’un violet vif partout, sur les habitations, et sur les quelques personnes qui se risquent dehors à croiser ces fêtards. Il s’agit en réalité de la fête traditionnelle des Pailhasses, qui se déroule chaque mercredi des Cendres dans le village de Cournonterral, dans l’Hérault. Mais Mona n’en sait rien, elle déboule dans ce village, et se fait bien sûr barbouiller de lie de vin, terrifiée par ces personnages aux déguisements monstrueux. C’est une séquence surprenante, qui rompt avec tout ce que l’on vient de voir, et qui a un côté presque fantastique. 


Le moment le plus fort du film est donc paroxystique, mais pas dans le sens que l’on attendait. Jusqu’à la fin de son long métrage, Agnès Varda refuse de plonger dans le pathos, tout en déjouant nos attentes. Et c’est peut-être en cela que Sans toit ni loi est un film remarquable. Il ne cherche pas à délivrer de grand discours, ni ne verse dans de grands effets de style. Il reste réaliste, terre à terre, concret. Il ne juge pas ses personnages, notamment Mona, ni les gens qui refusent de l’aider dans la durée. Agnès Varda décrit un état de fait : la situation d’une SDF dans la France des années 1980. En revanche, elle dénonce cette société inhumaine, qui rend si compliquée la vie de certaines personnes. Et les habitudes toxiques, notamment des hommes, dans cette société patriarcale qui broie les femmes. Car si Mona a l’air malheureuse, d’autres femmes, dans le film, ont beau être en couple avec un amant ou un mari, avoir un métier et un toit… elles ne semblent pas plus heureuses. Sans toit ni loi n’est donc pas seulement un drame social, qui dépeint un fait de société. C’est aussi un essai féministe, qui révèle que la place des femmes dans notre pays a longtemps été et est encore très fragile. On ne peut que le constater et le déplorer avec les mouvements rétrogrades et masculinistes qui prospèrent en France aujourd’hui, et partout dans le monde…

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