LE MAGE DU KREMLIN d'Olivier Assayas
- Adrien Fondecave
- 20 janv.
- 6 min de lecture

LE MOT : CORRUPTION
Le Mage du Kremlin suit l’ascension de Vadim Baranov, personnage fictif grandement inspiré de Vladislav Sourkov, un conseiller de l'ombre qui va aider à porter au pouvoir Vladimir Poutine. Le film balaie l'histoire russe contemporaine sur une trentaine d'années, à peu près jusque 2020-2021, puisque le livre de Giuliano da Empoli dont il est tiré a été remis à son éditeur en janvier 2021. L’invasion russe de l'Ukraine à grande échelle du 24 février 2022 et ses conséquences ne sont donc pas traitées. Le Mage du Kremlin n'est pas tant le portrait d'un homme (ou de plusieurs) qu'une fresque ample et ambitieuse qui retrace la façon dont la Russie a vécu la chute de l'URSS, puis a sombré dans un ultra-capitalisme aux allures de Far East, où les oligarques voraces se sont partagés les richesses du pays, avant que Poutine ne prenne le pouvoir, aussi bien politique qu'économique. Baranov n'est donc qu'un pion de l'échiquier russe, il est à la fois témoin et acteur de son temps. Il a toujours un train de retard ou d'avance, il est toujours en décalage avec son époque. C'est peut-être ce qui a joué en sa faveur. Pris de questionnements moraux dans les années 1990, ses amis devenus oligarques s'enrichissent à vitesse fulgurante quand il tente de percer dans le théâtre d'avant-garde... alors que personne n'attend la Russie sur la scène artistique internationale à cette époque. Puis peu à peu, ils se retrouvent dans la toile d'araignée de la politique et des intrigues politiciennes, et c’est lui qui triomphe quand des oligarques sont déchus. Jusqu'à mener Poutine à la tête du pays.
En même temps qu'ils dressent un tableau kaléidoscopique et très dense de la Russie des années 1990 aux années 2020, Olivier Assayas, réalisateur et scénariste, et Emmanuel Carrère, co-scénariste, livrent un portrait en filigrane de Vladimir Poutine. Il apparaît bien moins menaçant qu'aujourd'hui, ramené à un opportuniste qui s'est trouvé au bon endroit au bon moment, porté par les puissants qui n'y voyaient qu'un homme de paille sans ambition et facilement manipulable, comme Hitler en son temps. Avant que Poutine ne révèle sa vraie nature, bien décidé à gouverner seul et à asseoir son autorité dans la violence et le sang. A gouverner seul ? Pas tout à fait. Homme du 20e siècle, ex-espion du KGB, devenu le FSB dont il fut ensuite le directeur, individu terne et austère, sans charisme, Poutine n'aurait pas pu conquérir le pouvoir et le conserver sans l'aide de toute une clique, allant d'oligarques pourvoyeurs d'importants moyens financiers, en passant par une armée de communicants, qui ont construit un récit sur mesure afin d'embobiner le peuple russe. C'est là que Baranov s'est révélé indispensable. Talentueux et cynique, il a su construire l'image d'un président intraitable et sérieux après les désastreuses années Eltsine. Tout en jouant sur la corde réactionnaire et nationale-patriotique des Russes... La question n'était pas tant les compétences de Poutine pour être président, il s'agissait avant tout de concevoir une façade pour le peuple, la construction d'un récit mensonger mais attractif et facilement assimilable.
Le Mage du Kremlin est donc une lente et inexorable montée en puissance. Un tourbillon qui emporte Baranov, les oligarques et Poutine à travers l'Histoire. Assayas et Carrère ont construit le film comme un roman, avec des chapitres dont la typographie et l'esthétique donnent le ton des péripéties à suivre. Le film étant dense en personnages, en événements et en retournements de situation, les auteurs ont opté pour une narration dynamique et souvent survoltée. La première moitié, qui se déroule notamment dans les années 1990 et 2000, nous montre une Russie délabrée et plus ou moins en reconstruction, où les oligarques et les seigneurs de guerre se font eux-mêmes, ex nihilo, captant les ressources du pays en profitant des privatisations massives des entreprises publiques, leur vie oscillant entre soirées orgiaques en boîtes de nuit et attentats à la bombe. Vadim Baranov est comme pris de vertige et nous avec, face à ces vies et ces fortunes qui se font et se défont en un claquement de doigt. Les deux auteurs du long métrage réussissent à rendre palpable et crédible cette atmosphère de chaos total où règne la loi du plus fort, en suivant les trajectoires de certains oligarques et de Baranov. On ressent clairement cette atmosphère d'effondrement du pays et de corruption de la population et des élites, une corruption omniprésente et qui s’affiche sans rougir, touchant jusqu’à Vladimir Poutine, qui a réussi à s’accaparer pour son propre profit les ressources du pays, à travers des sociétés écrans et des hommes de confiance qu’il a placés à la tête des grandes entreprises russes. On peut même parler de corruption d'un corps social, il y a presque quelque chose de physique dans la façon dont les Russes ont tous été touchés par cette déliquescence, cette décomposition politique, économique, sociale et morale de leur pays, laissant la place à des personnes dénuées de scrupules, prêtes à tout pour arriver à leurs fins, jusqu'à torturer et assassiner des opposants, ou vouloir exterminer un peuple comme celui des Ukrainiens. Le réalisateur le manifeste par cette photographie terne, aux couleurs froides, toute en nuances de bleus-gris, reflet d'une société civile qui se meurt, basculant progressivement dans la dictature.
Là où Le Mage du Kremlin déçoit un peu, c’est dans la façon dont Olivier Assayas met en images ce récit, plutôt sage et convenu, malgré quelques excès dans la première partie. On sent qu’Assayas s’est inspiré en partie du Limonov de Kirill Serebrennikov… adapté du roman d’Emmanuel Carrère, co-scénariste ici, la boucle est donc bouclée. Assayas tente quelques effets et passages cool et “électriques”, pleins de fougue, qui fonctionnent très bien parfois, et d’autres fois moyennement. La narration quasiment linéaire est déjà vue et assez scolaire, basée sur les allers-retours entre l’interview de Baranov par un journaliste américain (Jeffrey Wright) dans le temps présent, et les épisodes vécus par Baranov, qu’il narre lui-même en voix off. Par ailleurs, le film repose presque intégralement sur Paul Dano, qui est le personnage central, or sa prestation laisse une impression mitigée, contrairement à Jude Law, solide et crédible en Vladimir Poutine. Dano réussit à incarner le côté insaisissable de Baranov/Sourkov, cet homme à la fois rondouillard, d’apparence sympathique mais aussi d’un cynisme absolu, n’hésitant pas à se salir les mains sans éprouver de remords. Mais parfois Paul Dano et son personnage semblent trop “gentils” par rapport aux faits perpétrés par cet homme, même s’il a souvent agi en temps qu’intermédiaire. Peut-être est-ce là un angle mort qui provient du roman de Giuliano da Empoli, qui paraît-il avait également une approche équivoque quant au personnage de Baranov, laissant aux lecteurs le soin de se faire leur propre avis sur ce protagoniste pour le moins trouble. Si le livre de l’auteur italien est sorti le 14 avril 2022 en France, soit après l’invasion russe en Ukraine du 24 février 2022, Giuliano da Empoli avait remis son manuscrit début 2021. C’est le Covid qui a retardé sa publication. Il a donc été écrit dans un tout autre contexte : celui d’une Russie et d’un Vladimir Poutine menaçants, mais qui n’avaient pas encore révélé jusqu’où ils étaient prêts à aller dans l’ignominie. Le fait de laisser planer le doute sur la bonne foi de Baranov dans le livre semblait difficile à tenir dans ce film, qui sort en janvier 2026, maintenant que l’on sait ce dont Poutine est capable. Assayas et Carrère ont donc rendu des éléments plus explicites quant à la culpabilité de Baranov, que ce soit dans les dialogues avec le journaliste, qui remet à sa place le Russe quand il va trop loin dans l’auto-satisfaction et le mensonge, ou par sa compagne Ksenia, nettement étoffée par rapport au roman, qui joue le rôle de sa sparring partner et surtout de sa conscience morale. Un contrepoint indispensable, mais peut-être pas écrit avec la subtilité requise pour un tel projet. Le long métrage devient ainsi trop lisible et explicite par moments, virant parfois à la leçon ou à l’exposé d’histoire.
Dans le même temps, c’est peut-être aussi ce qui fait la force de ce film. Il a un côté didactique très intéressant et même passionnant. Il permet au grand public de mieux comprendre de l’intérieur la Russie des 30 dernières années, de comprendre la mentalité des élites au pouvoir, et comment la démocratie branlante, mais où l’espoir était permis, de Boris Eltsine s’est transformée en cet enfer poutinien, qui ramène la Russie et le monde aux pires heures du stalinisme. Ce Mage du Kremlin, version cinématographique, a beau ne pas être un film majeur sur la forme, c’est une œuvre nécessaire et utile, qui nous permet à nous, Européens, d’accéder à l’envers du décor de la propagande du Kremlin, et de potentiellement assimiler quelques notions clés sur l’idéologie de la Russie de Poutine, qui nous permettront d’y faire face en connaissance de cause.




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